Benedetto Croce en traduction
Auteur: Emanuele Cutinelli Rendina, Université de Strasbourg
Dès sa jeunesse, Benedetto Croce fut un auteur très traduit. Par le nombre des œuvres traduites, le renom et le prestige des maisons d’édition et des traducteurs, et les débats que ces traductions suscitaient, son cas n’est comparable, dans sa génération, qu’à celui de Gabriele d’Annunzio.
Le volume sur Marx et le matérialisme historique, paru en 1900 et déjà très discuté en Europe depuis la publication en revue des essais qui le composent, fut ainsi traduit en français en 1901 et en russe en 1902. Mais c’est l’ouvrage qui, en 1902, imposa Croce, alors âgé de trente-six ans, sur la scène culturelle italienne, l’Estetica come scienza dell’espressione e linguistica generale, qui fut rapidement traduit, avant même la Grande Guerre, dans pratiquement toutes les grandes langues de culture : en français en 1904, en allemand en 1905, en tchèque en 1907, en anglais en 1909, en espagnol en 1912, en japonais et en hongrois en 1915. D’autres traductions importantes suivirent dans l’immédiat après-guerre. Il en alla de même pour tous les grands textes philosophiques, historiographiques et critiques de Croce, qui continuèrent d’être traduits à mesure qu’ils paraissaient en italien, avec plus de systématisme et d’ampleur en anglais et en allemand. Dans cette dernière langue, entre les années vingt et trente du XXᵉ siècle, la plus grande maison d’édition universitaire du monde germanique, Mohr Siebeck de Tübingen, entreprit une édition complète, en plusieurs volumes, des œuvres philosophiques et historiques de Croce, en recourant à des traducteurs d’un prestige particulier (de Karl Vossler et Julius von Schlosser à Erich Auerbach).
La période des traductions suivant de peu la publication en italien ne se referma pour l’essentiel qu’avec la mort de Croce, en 1952, lorsque s’ouvrit une phase d’éclipse de l’intérêt qu’on lui portait, d’abord dans son pays, puis, par voie de conséquence et dans une certaine mesure, à l’étranger. Cela n’empêche pas de signaler, pour ces années-là aussi, quelques traductions significatives : l’Estetica en chinois en 1958 ; le Breviario di estetica en danois en 1960 ; la Storia d’Europa nel secolo XIX en hébreu en 1953, en japonais en 1957, ainsi que dans une traduction française, maintes fois rééditée, en 1959. Et encore : le Breviario di estetica en polonais en 1961, l’Estetica en serbo-croate en 1960, et plusieurs traductions en espagnol au cours des années cinquante (le Carteggio Croce-Vossler, le Goethe, Il carattere della filosofia moderna, puis une nouvelle traduction de l’Estetica).
Vers les années 1980, tant en Italie qu’à l’étranger, on commença à observer à l’égard de l’œuvre de Croce un intérêt différent de celui qui l’avait accompagnée jusque-là, entre adhésions et rejets de toute nature : on passa de l’intérêt porté à un contemporain très discuté à celui que l’on réserve à un auteur de plus en plus perçu comme un classique. Cette évolution fut à la fois la conséquence et la cause du lancement, en 1989, d’une série de rééditions dirigées par Giuseppe Galasso pour la maison Adelphi, ainsi que de l’édition nationale, de conception strictement philologique, de l’immense corpus crocien, publiée par l’éditeur Bibliopolis de Naples. Cette édition nationale fut mise en chantier en 1981 et n’est désormais plus très éloignée du but. Dans le même temps paraissaient d’importantes études qui modifiaient et approfondissaient les perspectives critiques sur Croce : il suffit de penser, à titre d’exemple, aux monographies de Giuseppe Galasso et de Gennaro Sasso en Italie, à celle de Charles Boulay en France et de David Roberts aux États-Unis, ou encore à celles de Márton Kaposi en Hongrie et de Karl Egon Lönne en Allemagne.
Le statut désormais établi de classique de la philosophie, de l’historiographie et de la critique, ainsi que de modèle de prose essayistique, n’est naturellement pas resté sans conséquences sur le regain d’élan des traductions. Celles-ci ont parfois été de simples rééditions d’anciennes traductions, éventuellement revues et pourvues de nouvelles introductions, mais il s’est le plus souvent agi de traductions entièrement refaites, selon des exigences de fidélité et de rigueur qui ne pouvaient pas exister à l’époque des premières traductions, quasi synchrones de l’original. On ne rappellera ici que les plus importantes ou les plus significatives des nouvelles traductions parues en volume, en laissant de côté les nombreux essais isolés traduits dans des revues et des opuscules. S’acquitter de manière exhaustive de la tâche de recenser les traductions des œuvres de Croce, même pour les seuls volumes, demanderait en effet beaucoup de place.
Nous signalerons donc la nouvelle traduction anglaise de La poesia, parue en 1981 par les soins de Giovanni Gullace aux Illinois University Press ; la Storia d’Europa nel secolo XIX, traduite en japonais par Naoyoshi Sakai en 1982 aux éditions Sobun-sha de Tokyo (deux ans plus tard, l’ouvrage a également été traduit en coréen par Bong Ho Kim). Puis une nouvelle traduction anglaise du Breviario di estetica par Patrick Romanell aux University Press of America en 1983, opuscule qui était traduit en hébreu la même année par Gaio Schiloni chez Hakibbutz Hameuchad à Tel-Aviv. En outre, parmi les ouvrages qui paraissent les plus significatifs, on relève une traduction allemande de Ferdinand Fellmann, abondamment annotée et introduite, de La storia ridotta sotto il concetto generale dell’arte chez Meiner à Hambourg en 1984 ; une nouvelle traduction de l’Estetica en serbo-croate par Sanja Roić, parue à Zagreb en 1991. Cette même pierre angulaire de la philosophie crocienne a été de nouveau traduite en anglais par Colin Lyas, à la Cambridge University Press en 1992, et en portugais par Omayr José de Moraes à São Paulo en 2016. Le Breviario di estetica a connu une nouvelle traduction en portugais par José Serra, parue à Coimbra en 2008.
L’intérêt que rencontre Croce en Extrême-Orient depuis quelques décennies est particulièrement notable. Parmi les traductions, il faut mentionner La storia come pensiero e come azione, rendue en japonais en 1988 par Tadao Uemura, auquel on doit aussi une anthologie en deux volumes d’écrits crociens de théorie politique parue en 1986, puis la traduction de La filosofia di Giambattista Vico en 2011. Significatif également, le flux de nouvelles traductions en Chine depuis les premières années de ce siècle (les précédentes étaient pour la plupart réalisées à partir de traductions anglaises). On signalera à cet égard l’activité de Tian Shigang, qui a traduit la Storia d’Europa et Teoria e storia della storiografia en 2005, puis, en 2007, le Contributo alla critica di me stesso et l’Estetica (mais pour cette dernière, la seule partie théorique), toujours pour la China Social Sciences Press. Et chez cette même maison d’édition de Pékin ont paru en 2005 la Storia del Regno di Napoli et la Storia d’Italia dal 1871 al 1915, toutes deux dans la traduction de Wang Tianqing.
Il reste à rendre compte brièvement des plus importantes anthologies d’essais crociens en traduction. Il faudra au moins signaler, pour le français, celle d’écrits historico-politiques établie par Sergio Romano, parue en 1983 aux Éditions du Seuil, et l’autre, d’écrits d’esthétique, établie par Gilles Tiberghien, chez Gallimard en 1991. Une anthologie en anglais d’essais d’esthétique et de critique littéraire, établie par Myra E. Moss, a paru à la State University of New York Press en 1990, tandis que l’on doit à Márton Kaposi un vaste choix d’écrits philosophiques en hongrois, paru à Budapest chez l’éditeur Gondolat en 1987 ; en 1990 était publiée dans la même langue une autre anthologie d’écrits politiques, dirigée par Pál Biró et Imre Kinszki, aux éditions Kossuth.