En traduction
25 mars 2026

Goliarda Sapienza en traduction

Auteur: Manuela Spinelli, Université de Rennes 2

Goliarda Sapienza en traduction

Maîtresse de conférences à l’université de Rennes 2, Manuela Spinelli est spécialiste de littérature italienne contemporaine. Parmi ses publications : Una ribellione mancata. La figura dell’inetto nella letteratura di fine Novecento, Vérone, Ombrecorte, 2016 ; « Le parole nutrono ». Per i cent’anni di Goliarda Sapienza, Florence, Franco Cesati, 2025.

 

Les traductions littéraires sont toujours déterminantes pour la diffusion des œuvres ; dans le cas de Goliarda Sapienza (Catane 1924-Gaeta 1996), elles jouent même un rôle fondamental, car le destin de son œuvre est indissolublement lié à une traduction. L’écrivaine sicilienne meurt en effet en 1996 sans avoir connu une véritable reconnaissance publique en tant que romancière. Comme le rappelle son mari Angelo Pellegrino, lors de l’enterrement, « personne n’a mentionné ses œuvres. Comment aurait-il pu le faire alors que sa dernière publication importante remontait à de nombreuses années et surtout que la quasi-totalité de son œuvre était restée inédite ? » (Pellegrino dans Sapienza, Lettera aperta, 2015, p. 151). De son vivant, Sapienza avait publié quatre ouvrages : Lettera aperta (Garzanti, 1967), Il filo di mezzogiorno (Garzanti, 1969), L’Università di Rebibbia (Rizzoli, 1983) et Le certezze del dubbio (Pellicanolibri, 1987). Ce qui allait être considéré comme son chef-d’œuvre, L’arte della gioia, ne vit le jour que sous une forme partielle : en 1994, la première partie, révisée par l’auteur, fut publiée par la maison d’édition Stampa Alternativa. En 1998, Angelo Pellegrino en publia le texte intégral chez le même éditeur, avec le sous-titre (ensuite supprimé) de Romanzo anticlericale (Roman anticlérical). L’édition eut une diffusion limitée, mais attira l’attention de Loredana Rotondo et Manuela Vigorita, qui consacrèrent à Sapienza un épisode du documentaire Vuoti di memoria (Vides de mémoire). C’est en 2003 que, toujours chez Stampa Alternativa, une nouvelle édition du roman est publiée, elle aussi destinée à une diffusion limitée. C’est pourtant un exemplaire de cette édition qui parvient au Salon du livre de Francfort, où il est remarqué par l’éditrice allemande Waltraud Schwarze, qui le signale à la maison d’édition française Éditions Viviane Hamy et à la maison d’édition espagnole Lumen, ouvrant ainsi la voie à la diffusion internationale de l’œuvre de Sapienza. Son arrivée en France s’avère en effet être un tournant décisif. Viviane Hamy confie le texte à la traductrice Nathalie Castagné, dont la note de lecture, pleine d’enthousiasme, convainc l’éditrice de publier le roman. L’Art de la joie paraît ainsi en 2005 aux Éditions Viviane Hamy et connaît immédiatement un succès retentissant.

La critique française consacre Sapienza comme une « princesse hérétique » (Le Monde) : le roman est qualifié d’« extraordinaire » (Le Nouvel Observateur) et comparé à des chefs-d’œuvre tels que Madame Bovary et Orlando (Libération). En 2005 également, la traduction allemande est publiée, mais elle répond à un choix éditorial différent. La maison d’édition berlinoise Aufbau Verlag décide en effet de diviser le roman en deux parties, publiant d’abord In den Himmel stürzen, dans la traduction de Constanze Neumann, puis en 2006 Die Signora, traduit par Esther Hansen. Une décision motivée par la longueur du texte et la volonté de tester les réactions du public. Rétrospectivement, cette décision semble avoir atténué sa portée et, par conséquent, son succès. Il faudra attendre quelques années avant que L’art de la joie ne soit proposé en allemand en un seul volume : Die Unvorhersehbarkeit der Liebe paraît en effet en 2013 chez Aufbau, dans une traduction conjointe d’Esther Hansen et Constanze Neumann. Le titre, qui met l’accent sur l’amour et son imprévisibilité, sera à son tour revu en 2022 lorsque l’œuvre sera rééditée sous le titre Die Kunst der Freude. Bien qu’elle n’introduise pas un texte différent, cette édition propose donc un nouveau cadre éditorial : la traduction littérale du titre italien renforce le lien avec le succès international du roman et l’inscrit dans le cadre d’une opération plus large de relance de l’œuvre de Sapienza.

À partir du début des années 2000, L’arte della gioia connaît ainsi une diffusion internationale rapide. En 2007, la traduction catalane, L’art de viure (La Campana, traduction d’Anna Casassas Figueras), et la première traduction espagnole, El arte del placer (Lumen, traduction de José Ramón Monreal), dont le titre accentue la dimension sensuelle et transgressive du livre, sont publiées. Ce choix sera modifié dans la nouvelle traduction espagnole de 2022, toujours pour Lumen, intitulée El arte de la alegría : comme dans le cas de la traduction allemande, le retour au terme alegría réaligne le titre sur l’original italien, déplaçant l’axe interprétatif de l’érotisme vers une dimension plus programmatiquement existentielle et politique, dans laquelle la « joie » se configure comme un projet de vie.

Entre-temps, l’Italie redécouvre Sapienza, surprise par le « triomphe de Goliarda » (La Repubblica, 2005). En 2008, Einaudi publie L’arte della gioia, suivi de la publication progressive des œuvres restées inédites : Io, Jean Gabin (Einaudi, 2010), Il vizio di parlare a me stessa et Destino coatto (Einaudi, 2011), Ancestrale (La vita felice, 2013), La mia parte di gioia (Einaudi, 2013), Appuntamento a Positano (Einaudi, 2015) et, en 2021, Lettere e biglietti (La Nave di Teseo). Parallèlement, la diffusion internationale du roman majeur se poursuit : en 2009, les traductions grecque (Η τέχνη της χαράς, traduction d’Anna Papastavrou, Patakis) et portugaise (A Arte da Alegria, traduction de Simonetta Neto, Dom Quixote) sont publiées. En 2013, la traduction anglaise The Art of Joy, par Anne Milano Appel, est publiée par Farrar, Straus and Giroux, puis intégrée au catalogue Penguin Modern Classics. La critique anglophone accueille le roman avec un certain enthousiasme : The New Yorker, par exemple, le présente comme un puissant récit de désobéissance féminine, capable de remettre en question le fascisme, le patriarcat et le moralisme catholique. Suivent les traductions en polonais (Sztuka radości, traduit par Tomasz Kwiecień, pour Wydawnictwo Kobiece, 2018), en turc (Mutluluk Sanatı, traduit par Sinem Carnabuci pour Kafka Kitap, 2017), tchèque (Umění radosti, traduit par Hana Voráčová, pour Books & Pipes, 2020) et danois (Kunsten at glædes, traduit par Lorens Juul Madsen, pour Grønningen, 2021).

Parallèlement, les traductions des autres œuvres de Goliarda Sapienza commencent également à se multiplier, confirmant ainsi son succès au-delà des frontières nationales. En 2011, la traduction galicienne Eu, Jean Gabin, réalisée par Dolores Torres París pour Editorial Galaxia, S.A., est publiée. En 2020, la traduction des poèmes, Ancestral, est publiée en portugais brésilien. Au Portugal, en 2023, paraît Carta Aberta, traduction de Lettera aperta réalisée par Manuela Gomes pour la maison d’édition Antígona, qui publie également en 2025 A Universidad de Rebibbia. En Espagne, outre la nouvelle traduction de L’arte della gioia, il convient de signaler les traductions de l’œuvre carcérale La presó de Rebibbia (2017, en catalan) et La cárcel de Rebibbia (en espagnol), toutes deux publiées par Edicions del Periscopi, ainsi que Al filo del mediodía (2021), traduction de Il filo del mezzogiorno, réalisée par Melina Márquez pour la maison d’édition Altamarea Edición de Libros. La situation des traductions en anglais est frappante par contraste : malgré le succès de The Art of Joy, un seul autre ouvrage a été traduit à ce jour, Meeting in Positano, par Brian Robert Moore pour Other Press, 2021. Une décision similaire a été prise en Grèce où, à la traduction du roman majeur, s’est ajoutée celle de l’Université de Rebibbia, Ραντεβού στο Ποζιτάνο, également réalisée par Anna Papastavrou en 2024.

C’est toutefois la France qui se distingue comme le pays où le projet de traduction de l’œuvre de Sapienza se développe de la manière la plus cohérente et la plus systématique. Après le succès de L’Art de la joie, la maison d’édition Viviane Hamy publie en 2008 Lettre ouverte et Le fil de midi dans un seul volume intitulé Le fil d’une vie, mettant ainsi en avant la dimension autobiographique des textes et confirmant que, dans le contexte français, la vie de Sapienza suscite un intérêt égal à celui de son œuvre. Peu après, les droits sont transférés à la maison d’édition Le Tripode qui, aujourd’hui encore, continue de publier régulièrement les œuvres de Goliarda Sapienza : Moi, Jean Gabin (2012), L’Université de Rebibbia (2013), Rendez-vous à Positano (2017), Carnets (qui rassemble en un seul volume Il vizio di parlare a me stessa et La mia parte di gioia, 2019) et Les certitudes du doute (2021). La même année, Le Tripode décide de scinder Le fil d’une vie en publiant Lettre ouverte et, en 2022, Le fil de midi. Les deux nouvelles traductions présentent une version légèrement révisée par Nathalie Castagné elle-même, qui s’affirme comme la traductrice de référence de l’œuvre de Sapienza en France. En 2021, la traduction française du recueil de poèmes Ancestrale est également publiée, conservant le texte italien en regard ; suivent Destins piégés (2023), tiré du recueil Destino coatto, et Miroirs du temps (2024), traduction de Lettere e biglietti (2021, La nave di Teseo). L’intérêt français pour Sapienza est encore confirmé par les nombreuses initiatives organisées à l’occasion du centenaire de sa naissance et par la publication de la biographie Vies, morts et renaissances de Goliarda Sapienza, écrite par Nathalie Castagné pour les Éditions du Seuil en 2024. La traduction des pièces de théâtre et des scénarios cinématographiques rassemblés dans Tre pièces e soggetti cinematografici (La Vita Felice 2014) est actuellement en cours, témoignant d’un projet éditorial qui vise, pour la première fois, à restituer l’œuvre de Sapienza dans sa totalité et sa complexité.

 

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