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6 mai 2026

Entretien avec Gerardo Masuccio, fondateur et directeur de la maison d’édition Utopia

Auteur: Laura Pugno

Entretien avec Gerardo Masuccio, fondateur et directeur de la maison d’édition Utopia

Dans le cadre de la série d’entretiens que newitalianbooks consacre aux responsables des maisons d’édition italiennes, c’est aujourd’hui Gerardo Masuccio, fondateur et directeur d’Utopia, qui répond à nos questions.

 

Comment décririez-vous l’identité d’Utopia aux lecteurs et lectrices de newitalianbooks à l’étranger ? Quelles sont ses caractéristiques et ses points forts ?

Utopia est une jeune maison d’édition indépendante que j’ai fondée à Milan en 2020, en pleine pandémie. Dès le début, le projet s’est appuyé sur un principe très simple : publier peu de livres – une douzaine par an – et les choisir avec soin, dans l’idée de construire au fil du temps un catalogue capable de perdurer, loin des logiques les plus immédiates du marché.

La recherche d’Utopia est principalement consacrée à la fiction et à l’essai littéraire et s’articule autour de deux axes principaux. D’une part, la redécouverte d’œuvres et d’auteurs italiens qui sont restés pendant des années en marge des librairies, comme Massimo Bontempelli, Grazia Deledda, Ottiero Ottieri et Piero Scanziani. D’autre part, la recherche de voix contemporaines, souvent issues des périphéries géographiques et culturelles du monde, avec une attention particulière pour les écrits qui expérimentent sur le plan formel. Utopia traduit du tamoul, du persan, de l’indonésien, de l’ouzbek, du thaï, ainsi que des langues véhiculaires.

L’identité graphique de la maison d’édition est également conçue pour être immédiatement reconnaissable. Les couvertures suivent une trame qui rappelle le nombre d’or : une structure composée de carrés à l’intérieur desquels sont répartis les éléments éditoriaux du livre. Un système qui allie rigueur et flexibilité, contribuant à rendre le catalogue visuellement cohérent.

L’ambition est qu’Utopia conserve au fil du temps une forte cohérence culturelle, en construisant un parcours éditorial reconnaissable et identitaire. Je voudrais continuer à toucher des lectrices et des lecteurs intéressés par une littérature exigeante, ancrée dans la tradition mais en même temps ouverte au dialogue international.

 

Quels paris, littéraires ou non, ont le mieux fonctionné en Italie et éventuellement dans d’autres pays, et selon toi, pourquoi ?

Sans aucun doute les classiques, qui ont retrouvé des milliers de lectrices et de lecteurs. La redécouverte de Massimo Bontempelli, Grazia Deledda, Ottiero Ottieri et Piero Scanziani vise à montrer la richesse et la pluralité de la tradition littéraire italienne entre le XIXe et le XXe siècle, en particulier celle qui s’écarte des canons, loin des programmes scolaires et, jusqu’à il y a quelques années, des librairies.

Massimo Bontempelli a été l’un des intellectuels les plus originaux de la première moitié du XXe siècle. Romancier, dramaturge, journaliste et animateur culturel, il a été le principal théoricien du réalisme magique, un mouvement qui a cherché à redonner à la réalité quotidienne une dimension d’émerveillement et d’étrangeté. Son œuvre a contribué à renouveler profondément la fiction italienne (Pirandello le considérait comme une référence), ouvrant la voie à une forme de modernité littéraire capable de dialoguer avec les avant-gardes européennes. Personne ne le publiait plus. Aujourd’hui, il compte des milliers d’adeptes, des centaines de libraires et de critiques qui ont diffusé ses textes, ainsi qu’un intérêt constant de la part des plus jeunes sur les réseaux sociaux. Utopia publie l’intégralité de son œuvre.

Et Grazia Deledda ? Elle occupe certainement une place centrale dans l’histoire de la littérature italienne ; sa voix est profondément enracinée dans une dimension géographique et culturelle spécifique : la Sardaigne.

Mais c’est dans cette périphérie que l’auteure a su trouver l’universel. À travers des romans et des récits d’une grande intensité psychologique, elle a réussi à transformer les histoires de son île en une représentation de valeur universelle, abordant des thèmes tels que le destin, la culpabilité, la religiosité et la relation entre l’individu et la communauté. La reconnaissance internationale a culminé avec le prix Nobel, qui a définitivement consacré son rôle sur la scène européenne. Et pourtant, en Italie, beaucoup ne l’avaient jamais lue…

Ottiero Ottieri, quant à lui, était un esprit inquiet, un visionnaire à l’écriture hybride, toujours partagé entre la société et la recherche d’un sens à la vie. Il a su raconter les transformations du travail et de l’industrie dans l’Italie de l’après-guerre. Dans ses romans, l’expérience de l’usine, de la sélection du personnel et de la vie d’entreprise devient matière narrative et occasion de réflexion sur l’aliénation, l’identité individuelle et les nouvelles relations sociales engendrées par la modernité industrielle. Et puis la dépression, le désenchantement. La deuxième phase de son œuvre romanesque me rappelle Svevo, Gadda, Berto.

Enfin, Piero Scanziani, auteur suisse de langue italienne, un narrateur que j’aime. Dans ses romans et ses essais, il se dégage une quête spirituelle et philosophique qui traverse différentes cultures et traditions, avec un regard large et cosmopolite. Son œuvre représente l’une des expressions les plus originales de la littérature de langue italienne hors des frontières nationales. D’où venons-nous, où allons-nous, pourquoi sommes-nous au monde ? Quel est le sens de la vie ? Chaque fois que je le lis, je me souviens de qui je suis et pourquoi j’ai choisi la voie de la littérature. La vie, sans l’élan de l’art, m’a toujours semblé bien maigre.

 

Entretien avec Gerardo Masuccio, fondateur et directeur de la maison d’édition Utopia
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