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Corps à corps avec l’italien: In altre parole de Jhumpa Lahiri

Auteur: Giovanni Pillonca

Corps à corps avec l’italien: In altre parole de Jhumpa Lahiri

Désignée par un critique du « Financial Times » comme « l’écrivaine de fiction la plus influente en Amérique », Jhumpa Lahiri a pris par surprise ses lecteurs anglophones lorsqu’elle annonça vouloir abandonner l’anglais pour se concentrer sur l’écriture narrative en italien : une décision née du désir de se dédier pleinement à une langue et à un Pays qu’elle a beaucoup fréquentés et aimés au cours de ces deux dernières décennies. 

Lahiri est un cas très intéressant pour qui s’occupe du processus d’apprentissage linguistique. Elle a conservé au plus profond d’elle-même ce plaisir lié à la conscience d’évoluer entre des univers culturels différents : sa langue maternelle parlée à la maison et l’anglais de sa formation intellectuelle, qui lui a permit d’acquérir une première forme d’autonomie vis à vis de sa famille en lui offrant une liberté à la fois tangible et ambiguë sur laquelle elle s’est interrogée par la suite. Sur ce sentiment repose, mutatis mutandis, son projet de parvenir à maîtriser l’italien afin de l’utiliser comme sa nouvelle langue d’expression artistique. 

Il est important de préciser que Lahiri, au moment de ce choix, s’était déjà imposée à l’attention des lecteurs et des critiques par la qualité de son écriture signant des ouvrages remarqués, dont deux recueils de nouvelles – The Interpreter of Maladies (1999), qui lui valut le prix Pulitzer, et Unaccustomed Earth (2008) – et deux romans – The Namesake (2003) et The Lowland (2013). Mais sa production compte surtout des recueils récits courts, qui ont obtenu de nombreuses et prestigieuses récompenses parmi lesquelles, outre le Pulitzer, l’O.Henry Prize, le Pen/Hemingway Award et le Pen/Malamud Award. Par chance, Lahiri a mis sa maestria dans le domaine de la nouvelle au service d’une anthologie de quarante récits du XXème siècle italien publié dans The Penguin Book of Italian Short Stories (2019), disponible désormais en italien sous le titre Racconti italiani del Novecento (Guanda).

Deux de ses livres ont été publiés en italien : In altre parole (Guanda 2016) et Dove mi trovo (Guanda, 2018). Le premier, auquel nous nous intéressons, est un vrai journal des différentes étapes du « corps à corps » de l’écrivaine avec sa nouvelle langue d’adoption. Il s’agit d’une observation intéressante et originale du processus d’apprentissage vu par une apprentie très spéciale guidée par un projet tout aussi spécial. Pour Lahiri les quatre habilités canoniques de l’apprentissage ne sont pas toutes égales. La lecture et, surtout, l’écriture occupent le haut du panier, pas pour de banales raisons de communication, mais pour un motif à la fois élevé et inhabituel : celui d’absorber le plus possible le canon littéraire de sa nouvelle langue avec le but de pouvoir s’exprimer en tant qu’écrivaine. Il s’agit d’un pari véritablement risqué !

Dans le livre – qui présente en frontispice une citation de Tabucchi, écrivain qui lui aussi finit par écrire dans une autre langue, celle du Portugal qu’il aimait beaucoup et où il séjournait – Lahiri revient sur les raisons qui l’ont conduite à s’embarquer dans cette aventure. Elle était alors doctorante et se dédiait à l’étude de l’Architecture de la Renaissance à Florence lorsqu’elle commença à découvrir l’italien. Elle décrit ses doutes, ses peurs, en particulier celle d’abandonner sa langue principale, l’anglais, pour se lancer sans filet dans un pari existentiel et artistique que peu ont été tentés d’accomplir sous une forme aussi radicale. Et ce, même si Lahiri observe que la langue d’une grande partie des écrivains italiens du XXème siècle était elle-même une langue acquise.

Le livre raconte ce rapport. Lahiri a véritablement fait la cour (elle parle de tomber amoureuse) de manière extraordinaire à une autre langue alors qu’elle cherchait une nouvelle liberté et de nouvelles stimulations créatives. L’écrivaine ne néglige pas la blessure provoquée par l’abandon de la langue anglaise depuis le début de cette pérégrination linguistique, mettant ainsi le pied sur un territoire inexploré, comme une exilée volontaire. La recherche est un abime vertigineux mais fécond. 

Le livre rend compte de ces premières tentatives d’écriture. Au début, ce fut presque comme écrire de la main gauche. Mais c’était la seule manière de se sentir présente dans le lieu où elle avait choisi de vivre. En écrivant dans sa nouvelle langue, Lahiri redécouvre les motivations profondes qui sont à la racine de son métier et le plaisir qu’elle éprouvait étant enfant dans ses premières tentatives d’écriture en langue anglaise. 

Dotée d’un sens de l’observation digne des plus grands écrivains, Lahiri passe en revue les lieux, les personnes, les situations, retrouvant ainsi sa capacité implacable à décrire les sentiments, les relations, les faiblesses, les peurs et les doutes, comme dans ses œuvres en anglais. Ses propres doutes et frustrations ont été contrebalancés par le plaisir incroyable (évoqué plusieurs fois) provoqué par l’immersion dans ce « nouveau liquide amniotique » (Lahiri recourt souvent aux images de l’eau et de la reproduction) dans laquelle se développe à nouveau sa vocation d’écrivaine. 

Le livre s’achève par un extraordinaire chapitre, un récit bref, « Penombra », qui fait figure « d’épiphanie », selon les propres mots d’un autre grand écrivain qui reconnaissait lui aussi écrire dans une autre langue, l’anglais. Ce récit couronne on ne peut mieux ce voyage fascinant non dénué, toutefois, de peines et de frustrations, que Lahiri décrit sans faux-semblants, désirant avant tout obtenir la compétence nécessaire pour écrire dans une nouvelle langue. On y reconnaît bien l’écrivaine, sûre de son talent en langue anglaise (période regrettée évidemment par beaucoup), qui donne ici une nouvelle preuve de l’urgence authentique et irrépressible qui la guide et qui fait d’elle une grande figure de la littérature. 

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