Réception et traduction des œuvres d’Antonella Anedda au Brésil
Auteur: Patricia Peterle, Universidade Federal de Santa Catarina
Cela fait désormais plus de trente ans que le nom d’Antonella Anedda circule au Brésil. Il suffit de taper son nom dans un moteur de recherche pour trouver des articles sur sa poésie, des interviews et des traductions. Ces différentes initiatives aboutissent, fin 2025, à la publication du premier recueil brésilien, Notti di pace occidentale, un projet mené par la maison d’édition 7Letras, de Rio de Janeiro, qui prévoit déjà une autre traduction de son œuvre.
On pourrait alors se poser une première question : comment se fait-il que le nom d’Anedda circule depuis si longtemps, mais que ce n’est que bien plus tard qu’un de ses livres soit traduit ? La réponse n’est pas simple et ne peut se résumer à une seule raison. Le processus de réception et de diffusion d’un auteur est déjà en soi une dimension complexe, et cette complexité se nuance encore davantage lorsqu’il s’agit, précisément, d’un livre traduit et, sans aucun doute, de littérature contemporaine. Si l’on pense en revanche aux classiques, sans pour autant oublier les difficultés qui peuvent exister là aussi, ceux-ci disposent de différents canaux qui favorisent leur diffusion.
Quels ont donc été les canaux par lesquels la poésie d’Anedda a circulé jusqu’à présent au Brésil au cours de ces trente dernières années ? Reconstituer ce parcours n’est pas une tâche aisée car les informations sont justement dispersées. Rassembler toutes ces pièces du puzzle signifie remonter jusqu’au milieu des années 90. En effet, c’est dans le numéro 6 de la prestigieuse revue Poesia Sempre de la Bibliothèque nationale de Rio de Janeiro, publié en 1995, qu’apparaît une section entière consacrée à la « Poésie italienne récente », dont la sélection a été réalisée par Gianluca Manzi. Ces pages constituent véritablement un petit trésor en ce qui concerne la diffusion de la poésie italienne contemporaine, rassemblant les œuvres de douze poètes, parmi lesquels la seule femme est justement Antonella Anedda. Les autres poètes sélectionnés sont : Edoardo Albinati, Fabio Pusterla, Ferruccio Benzoni, Francesco Scarabicchi, Franco Loi, Giampiero Neri, l’éditeur et traducteur Gianluca Manzi, Gianni D’Elia, Maurizio Guercini et Valerio Magrelli. Il convient de rappeler que Manzi signe la note d’introduction de Residenze invernali (1989), paru aux éditions Stamperia Bulla, avec des lithographies de Ruggero Savinio. Trois poèmes d’Antonella Anedda paraissent dans Poesia Sempre, traduits par Marina Colasanti, poétesse brésilienne qui vient elle-même d’être publiée en Italie (2026), dans la traduction de Mia Leconte.
Au cours des trente dernières années, certains de ces douze noms trouveront un terrain plus ou moins fertile de l’autre côté de l’océan. Anedda, Pusterla, Neri et D’Elia figureront dans l’anthologie Vozes : cinco décadas de poesia italiana (2017), aux côtés de 29 autres poètes ; cet ouvrage propose au lecteur brésilien une brève présentation accompagnée d’une interview et de textes consacrés à chacun d’entre eux. Par ailleurs, entre 2018 et 2019, Fabio Pusterla et Valerio Magrelli ont vu leurs ouvrages traduits et ont participé à des événements majeurs de la scène culturelle brésilienne. Il convient de souligner que ces traductions voient souvent le jour grâce à des travaux de recherche menés dans le cadre des études italiennes au Brésil, avant d’être commercialisées par des maisons d’édition indépendantes. Si l’édition de Pusterla a été dirigée par la poétesse et professeure Prisca Agustoni, celle de Magrelli a été dirigée par la poétesse et professeure Patricia Peterle et par la professeure Lucia Wataghin : un circuit qui se répétera pour d’autres auteurs et d’autres littératures, surtout en ce qui concerne la poésie.
L’entretien de Vera Lúcia de Oliveira, poète et professeure à l’Université de Pérouse, publié ensuite dans la revue Insieme, n° 8, en 2001, qui circulait surtout à São Paulo, constitue une autre étape importante pour la diffusion d’Anedda, dans lequel il est question de son parcours poétique, de Residenze invernali au recueil qui sera ensuite traduit en portugais, Notti di pace occidentale. C’est Anedda elle-même qui, dans l’une de ses réponses, définit la poésie comme « une pratique très précaire » et qui, dans une autre, souligne l’importance « de ne pas être générique », précisément parce qu’il s’agit là de « la chose terrestre, un don et un travail ».
Entre 2017 et 2020, deux revues en ligne, l’une à Belém do Pará et l’autre à Curitiba (au nord et au sud d’un pays continental comme le Brésil), ont publié des poèmes traduits d’Anedda. Dans la belle revue Polichinello, publiée à Belém do Pará, l’écrivain et éditeur Nilson Oliveira présente le poème encore inédit en Italie « Plenum exiliis mare… » – tiré de l’anthologie Vozes, qui sera ensuite inclus dans le recueil publié chez Einaudi Historiae (2018). Oliveira le qualifie de « poème incroyable, mordant et intense ». Et dans Escamandro, revue publiée à Curitiba et dirigée par le poète et professeur Guilherme Gontijo Flores, Prisca Agustoni traduit trois poèmes accompagnés d’une brève note. C’est ainsi que, petit à petit, ces textes trouvent leurs lecteurs.
En décembre 2025, Anedda a fêté ses 70 ans, célébrés avec la parution de l’édition française de son dernier livre Historiae, traduit par Marie Fabre et Sylvie Fabre G., aux éditions Ancrages, ainsi qu’avec la réédition du magnifique ouvrage La vie des détails, chez Electa, sous la direction d’Andrea Cortellessa, à l’occasion du colloque « “Être attentif au monde”. Antonella Anedda et la vie des détails », qui s’est tenu à l’Université de la Suisse italienne, et, enfin, par la première traduction brésilienne d’une de ses œuvres, Noites de paz ocidental, aux éditions 7Letras, dont le catalogue compte notamment des auteurs tels qu’Andrea Zanzotto, Eugenio De Signoribus, Enrico Testa et Antonia Pozzi, entre autres.
Bien que plusieurs décennies se soient écoulées, Notti di pace occidentale, publié en 1999 chez Donzelli, qui clôturait un siècle terrible et se tournait déjà vers celui qui s’annonçait, parle encore aujourd’hui à notre époque, marquée par toutes les guerres en cours. De plus, les vers d’Anedda n’offrent aucune confiance en l’avenir, mais mettent en évidence les différentes nuances des ténèbres qui clôturent et s’avancent vers le nouveau siècle, c’est-à-dire le nôtre.
L’observation au sein de son atelier poétique devient un geste plus éthique que jamais. Une perception qui traverse l’espace du corps, fixe des fragments, des détails, qui, pris dans leur ensemble, nous en disent long sur ces interstices vitaux. La lumière et l’obscurité (« Je vois depuis l’obscurité / comme depuis le plus radieux des balcons »), déjà présentes dans d’autres recueils et essais, reviennent une fois de plus dans ces pages. Tout le livre est construit sous le signe d’une « terre très lente / promise », qui pénètre la catastrophe humaine et celle de l’Histoire. Une question qui résonne tout au long de la lecture est la suivante : comment parler alors de la catastrophe, du désastre, de l’humain-non-humain ? Une réponse possible consiste justement à se mettre à l’écoute : « je voulais une langue anonyme / – la mienne – / qui parle de nombreuses morts anonymes », « une langue capable de dire ce qui est urgent » ; et encore, « j’appelle langue ce destin de la forme ». Se mettre ainsi à disposition et à l’écoute devient donc central dans son écriture, face à un paysage meurtri, pour évoquer certains de ses poètes préférés, d’Andrea Zanzotto à Paul Celan, mais aussi Fortini et Primo Levi. Comme le souligne Andrea Cortellessa dans la postface de l’édition brésilienne, « celui qui nous parle du fond des dernières nuits du XXe siècle ne se présente en aucun cas indemne. Celui qui vit ces derniers lambeaux de paix occidentale ne vit certainement pas de manière apaisée et satisfaite, son refuge. »
La traduction de ce livre, la première d’Antonella Anedda au Brésil, est aussi un geste politique et éthique, mais c’est avant tout un défi à notre époque. Andrea Santurbano et moi-même avons ressenti l’urgence de faire entendre ces vers en portugais et de les faire circuler. La traduction, à son tour, est elle aussi un geste d’écoute et d’observation attentive ; c’est une troisième voie, un autre projet dont l’origine est liée aux passages et aux haltes. Point d’articulation, de confrontation, de contagion, nécessaire à sa propre formation et à son existence. Traduire, en d’autres termes, signifie parvenir à voir l’autre et à tisser quelque chose à travers la différence ; cela signifie, en définitive, créer des liens et favoriser des rencontres parfois impossibles. En ce sens, il ne fait aucun doute que la traduction occupe un espace d’éthique et se présente comme une pratique relationnelle. Mais c’est avant tout une construction et un événement qui s’opèrent à travers le langage, par le biais des langues impliquées et exposées dans ce processus complexe, dont la réalisation s’articule autour de la tension entre dépouillement et accueil.
C’est peut-être aussi un sentiment de résistance face au monde non humain qui nous a poussés à nous lancer dans la traduction de ce livre publié il y a 27 ans, à une époque où le monde était différent, malgré le contexte de guerres. Le vers délicat et déchirant d’Anedda est un cri qui traverse désormais l’Atlantique. Notti di pace occidentale fait écho et emporte avec lui le réseau de fils qui, depuis 1995, se tisse peu à peu au Brésil autour de son nom ; c’est un livre dont la lecture est plus que nécessaire en cette année dramatique de 2026.