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L’Angleterre a redécouvert Natalia Ginzburg

Auteur: Tommaso Munari

17/04/2020

L’Angleterre a redécouvert Natalia Ginzburg

Article paru dans le supplément dominical de « Sole 24ore », le 5 avril 2020.

Avec l’aimable autorisation du « Sole 24ore ».

 

Au printemps de l’année 1959, Natalia Ginzburg déménagea à Londres où son mari, l’angliciste Gabriele Baldini, avait été appelé à la direction de l’Institut culturel Italien. Elle s’installa au 13 South Terrance, artère élégante de Kensington, à quelques pas du Victoria and Albert Museum. Durant son séjour dans la capitale britannique, Natalia Ginzburg reçut la visite de nombreux amis italiens comme Delio Cantimori et Lalla Romano. Elle entretint également une correspondance avec certains d’entre eux, dont Italo Calvino et Luciano Foà. Ce fut également une période de création littéraire féconde. Natalia Ginzburg écrivit  quelques reportages pour « Il Mondo » (La Maison Volpè, Elogio e compianto dell’Inghilterra), un essai  (Le piccole virtù) pour « Nuovi Argomenti », et Le voci della sera, l’un de ses romans les plus célèbres, qu’Italo Calvino encensa pour son sens des histoires familières, la rigueur de sa narration et sa précision géographique : « Ce Piémont, dont tu t’es désormais éloignée – lui écrit-il le 12 mai 1961 – alors qu’auparavant tu l’estompais, tu le diluais, aujourd’hui il transpire par tous tes pores ». 

 

Même si au bout de deux ans de vie londonienne Natalia Ginzburg avait déjà développé une forme d’intolérance envers la nourriture fade et monotone, l’odeur de poussière et de charbon et la profonde mélancolie de ses habitants (« l’Angleterre ne me reverra pas pendant un bout de temps », écrivait-elle à Italo Calvino la veille de son retour en Italie, le 23 mai 1961), elle fut positivement impressionnée par certaines qualités du peuple anglais comme la civilité, le bon gouvernement, le respect du prochain et l’hospitalité. « C’est un pays, écrivait-elle soixante ans avant le Brexit, qui a toujours été disposé à accueillir les étrangers » (Elogio e compianto dell’Inghilterra). Mais sa plus belle découverte fut sans doute littéraire : elle fit connaissance des romans d’Ivy Compton-Burnett sur les étagères des librairies londoniennes, et commença à les lires avant d’en tomber éperdument amoureuse. 

 

Par l’intermédiaire de Luciano Foà, Giulio Einaudi demanda à Natalia Ginzburg de lui signaler les nouveautés éditoriales anglaises les plus importantes. Durant les premiers mois de l’année 1960, Natalia Ginzburg lui recommanda à diverses reprises les œuvres d’Ivy Compton-Burnett, écrivaine « étrange et divertissante » qui avait une manière bien à elle de faire vivre le lecteur « au milieu d’embrouilles familières ». Parmi ses nombreux romans « tout en dialogues, où l’action se déroule par à-coups entre deux répliques », elle conseilla à Einaudi dans cet ordre : Mother and Son (1955), A House and Its Head (1935), Manservant and Maidservant (1947) e Elders and Betters (1944). Son engouement pour Ivy Compton-Burnett était tellement profond (« j’aurais voulu, un instant, exister dans le champ de son regard », écrivait-elle dans la nécrologie qu’elle lui dédia dans la « Stampa » du 7 décembre 1969) qu’elle se proposa pour la traduire et voulut l’inviter à diner. Elle ne put faire ni l’un ni l’autre, mais depuis lors ses romans devinrent pour Natalia Ginzburg un modèle de style littéraire. 

 

Par une heureuse coïncidence, alors qu’aujourd’hui les lecteurs italiens redécouvrent Ivy Compton-Burnett grâce à la maison d’édition Fazi (Più donne che uomini en 2019, Capofamiglia très récemment et d’autres titres à suivre), les lecteurs anglais font de même avec Natalia Ginzburg. Daunt Books, division éditoriale de la chaîne de librairies la plus select de Londres, est directement à l’origine de ce regain d’intérêt pour l’écrivaine italienne. D’une manière indirecte, on le doit à Elena Ferrante, dont le succès international a rallumé la flamme des lecteurs étrangers pour le roman italien du XXème siècle, en particulier féminin, comme l’attestent les traductions de Deviazione de Luce d’Eramo (par Anne Milano Appel, Pushkin, 2018) et L’isola di Arturo d’Elsa Morante (par Ann Goldstein, Pushkin, 2019). La publication du surprenant Penguin Book of Italian Short Stories (2019), dans lequel Jhumpa Lahiri a réuni pas moins de onze écrits d’écrivaines italiennes, dont le cruel et âpre My Husband de Natalia Ginzburg, a joué également un rôle dans ce revival actuel. 

 

Pour « relancer » Natalia Ginzburg auprès du public anglais, Daunt Books a eu recours à des traductions nouvelles et anciennes. L’éditeur a également créé des couvertures originales « kaléidoscopiques » et, surtout, a demandé aux romanciers anglais les plus célèbres de présenter les œuvres de l’écrivaine italienne. Chacun d’eux à trouver en Natalia Ginzburg « une partie de soi-même ». Tim Parks a retrouvé dans Lessico famigliare (Family Lexicon, trad. et notes de Jenny McPhee, 2018) une confirmation littéraire de ce qu’il a appris et écrit sur l’Italie pendant plus de trente ans, à savoir la nature intimement relationnelle de l’identité des italiens. Rachel Cusk, de son côté, a vu dans l’auteur des Le piccole virtù (The little virtues, trad. de Dick Davis, 2018) un modèle d’objectivité et de recul et une interprète sensible de questions qui lui sont chères comme le rapport entre l’écriture et la maternité ou la narration de soi. Diversement, Colm Tóibín, dans sa présentation de Le voci della sera (Voices in the evening, trad. de D.M. Low, 2019), a rattaché Natalia Ginzburg à une constellation de romancières anglaises par lesquelles il a été profondément influencé : Katherine Mansfield, Elizabeth Bowen et Muriel Spark (mais Tóibín omet de mentionner « l’étoile polaire » : Ivy Compton-Burnett). Enfin Claire-Luise Bennett s’attarde sur la vocation littéraire urgente et fougueuse qu’elle a senti battre dans la moindre parole, banale ou ordinaire, de Caro Michele (Happiness as such, trad. de Minna Zalmann Proctor, 2019).

Certes un lecteur fidèle de Natalia Ginzburg pourrait juger un peu trop désinvoltes les interprétations proposées par ces romanciers anglais. Mais il n’en aurait pas moins tort s’il les considérait sans toute l’attention qu’elles méritent. Cet effort de présentation démontre, en premier lieu, la renommée internationale acquise par l’écrivaine piémontaise. Mais pas seulement, car Parks, Cusk, Tóibín et Bennett ont contribué, en s’appropriant Natalia Ginzburg, à la rendre plus proche du public anglais. Néanmoins, il est vrai qu’aucun d’entre eux n’a pleinement réussi à saisir l’évolution subtile de son œuvre du néoréalisme vers une narration bourgeoise. Ils ne sont pas parvenus non plus à comprendre réellement ce mouvement particulier de l’histoire que dissimule Lessico famigliare. Ces réserves posées, il n’en demeure pas moins que, grâce à ces quatre traductions, la voix de Natalia Ginzburg peut atteindre les lecteurs anglais « avec une clarté absolue au-delà des voiles du temps et de la langue » (Rachel Cusk). Désormais les œuvres de l’écrivaines italiennes tiennent à nouveau le haut du pavé dans les vitrines de ces librairies où, il y a plus d’un demi-siècle, observant les « old ladies » en promenade, Natalia Ginzburg rêvait de rencontrer Miss Compton-Burnett.

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