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Les traducteurs du Nom de la Rose

Auteur: Mario Andreose (du livre de Mario Andreose, Voglia di libri, Milan, La Nave di Teseo, 2020, avec l’aimable autorisation de l’auteur et de la maison d’édition).

Les traducteurs du Nom de la Rose

Ce qui me vient à l’esprit lorsque je pense à Umberto Eco, c’est le sentiment de familiarité, d’harmonie que suscitaient en moi, avant même encore de le connaître, ses écrits qu’il m’arrivait de lire dans des revues comme Il cavallo di Troia, Alfabeta, L’Espresso, Il Manifesto, mais aussi dans Il Corriere della Sera et La Repubblica. Je m’explique : quand nos chemins respectifs se sont croisés chez Bompiani, j’ai eu immédiatement la sensation le connaître par cœur, et pas seulement comme écrivain. Ce n’est sans doute pas un hasard si notre rapport auteur-éditeur a duré trente-cinq ans, qu’il a été plein et enrichi d’expériences enracinées dans l’amitié, dans une même vision des choses et dans le goût pour la vie. Quand je suis arrivé chez Bompiani, Umberto avait à peine publié Le nom de la Rose et remporté le prix Strega. De nombreuses traductions étaient en train de sortir dans le monde entier, portée par un accueil critique exceptionnel. Certes «l’Eco écrivain» était un débutant (il n’avait pas encore cinquante ans), mais il bénéficiait déjà de l’attention, pour ne pas dire de la curiosité, du monde universitaire international, dans lequel il s’était fait un nom comme essayiste et visiting professor (en anglais dans le texte, ndt). 

Pour la majeure partie de ses traducteurs, traduire Le Nom de la Rose a été l’accomplissement professionnel le plus gratifiant de leur carrière. L’américain William Weaver a donné le nom de Rose à la dépendance de sa petite maison de la campagne toscane qu’il avait pu faire construire avec ses royalties de traducteur. Il s’est formé spontanément une communauté des traducteurs du Nom de la Rose, qui s’est réunie d’ailleurs lors d’un colloque à l’École de Trieste. Umberto les rencontrait un par un, pas avant de leur avoir transmis un fascicule de quelques dizaines de pages – d’une élégance mêlée d’une sagesse éditoriale digne de publication – dans lequel il leur précisait le sens des passages les plus obscurs pour un traducteur étranger, des détails sur le contexte historico-culturel, des options lexicales etc. Naturellement les rapports étaient facilités avec ceux dont Umberto connaissait la langue. Il entretenait toutefois des liens tout aussi étroits avec Elena Kosstijoukovitch, traductrice russe, et avec les traducteurs hongrois ou japonais, fidèle en cela à sa propre théorie de la «traduction comme médiation». L’hubris du Nom de la Rose se prolongea dans le temps grâce, en partie, au succès du film réalisé par Jean-Jacques Annaud, tant et si bien qu’il lui a fallu huit ans pour écrire un autre roman, Le Pendule de Foucault, cher à son cœur et, peut-être, son véritable chef-d’œuvre. Eco ressentait le besoin – et tant mieux pour ses lecteurs – de mettre en lumière quelque chose qui avait à avoir avec ses recherches et la spéculation philosophique : Les limites l’interprétation fut pour le Pendule de Foucault ce que fut l’Apostille au Nom de la Rose, un véritable support d’érudition. 

En pensant à longue et heureuse vie d’Umberto Eco, une vie d’une grande richesse, j’ai pensé m’attarder sur mes débuts à ses côtés, mais en parler impliquerait des choix que leur abondance rend difficiles. Je préfère l’évoquer à travers certains souvenirs frappés au coin de cette ironie que nous avions en commun ; une ironie jamais gratuite, mue parfois par une nécessité dramatique ou didactique selon qu’il s’agissait d’amis ou d’étudiants. Étudiants… tous ses amis le redevenaient parfois en raison de son habitude, un peu cruelle, de nous mettre à l’épreuve avec des textes de culture générale conçus pour sélectionner les futurs élèves de son master. Ou lorsqu’une promenade à Paris se transformait, en sa compagnie, en un voyage sur les lieux et les émotions des grands romans populaire du XIXème siècle français. 

Avant de devenir professeur et après une expérience à la programmation de la Rai (la Radiotélévision italienne, ndt.), j’ai travaillé avec Valentino Bompiani, rédigeant d’ailleurs un petit manuel à usage interne sur les normes rédactionnelles (toujours d’actualité), contemporain de son best-seller international Comment écrire sa thèse : Eco était craint des rédacteurs, parce qu’il dénichait impitoyablement les coquilles, les erreurs de traduction et bien d’autres choses à peine avait-il en main un livre fraîchement imprimé. 

L’année dernière, l’Université de Turin lui a décerné un énième doctorat honoris causa ; il manifesta à cette occasion une émotion semblable à celle d’un jeune homme de retour à l’endroit où il s’était diplômé. Cette année, deux autres doctorats étaient programmés : le compte s’est arrêté à quarante-et-un. Monte Cerignone, son buen retiro, n’était plus seulement le lieu des vacances. Là venaient le visiter, des quatre coins du monde, ses éditeurs ; là le rencontraient ses traducteurs pour d’ultimes retouches ; là se rassemblaient les troupes (en français dans le texte, ndt.) de journalistes et de photographes pour des entretiens à l’occasion de la parution d’un livre. Là j’ai découvert, étant son hôte, la formidable capacité de travail d’Umberto. Des heures et des heures, penché sur son ordinateur toute la journée. Il s’interrompait seulement pour de petits moments rituels de sociabilité, comme les repas ou un plongeon dans la piscine en été. Parfois, après le diner, pour un film pris dans sa vidéothèque lorsque tous, assoupis, s’étaient retirées dans leurs chambres. Puis, Umberto se remettait au travail désirant ardemment achever un chapitre, préparer une conférence ou rédiger un entrefilet pour un quotidien. 

Dans les derniers temps, il travaillait à une œuvre à laquelle il tenait beaucoup et je crains qu’il nous ait quitté avec le regret de n’avoir pas pu la porter à son terme. Elle avait été acceptée dans la «Library of Living Philosophers», qui prévoit un gros volume composé d’une «autobiographie intellectuelle», de la contribution de vingt-trois savants internationaux, en dialogue critique avec l’auteur, et de ses réponses à chacun d’eux. Umberto attendait leurs contributions et prévoyait d’achever son travail avant la fin de l’année. L’édition italienne, dont le titre est La filosofia di Umberto Eco (La Philosophie d’Umberto Eco), est dirigée par Annamaria Lorusso. Elle est en cours de publication. 

Vénitien, Mario Andreose travaille depuis de nombreuses années dans le monde de l’édition. Il a participé à l’aventure du Saggiatore d’Alberto Mondadori avec les casquettes successives de correcteur d’épreuves, traducteur, rédacteur, rédacteur en chef et directeur éditorial. Passé chez Mondadori, il s’est occupé du secteur émergent des coéditions du livre pour enfant et du livre illustré. Il a été directeur éditorial du groupe Fabbri, regroupant les maisons d’édition Bompiani, Sonzogno Etas et les «edizioni scolastiche». Chez RCS Libri, née de la fusion du groupe Fabbri avec Rizzoli, il a assuré la fonction de directeur littéraire. Actuellement, il est président de «La Nave di Teseo», collaborateur du supplément culturel «Dimanche» du «Sole 24 Ore» et membre du comité directeur du Centre international d’études humanistiques «Umberto Eco» de l’Université de Bologne. Il a publié Uomini e libri (2015) et Voglia di libri (2020).

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