Il sito è in lavorazione. Ci scusiamo di eventuali inconvenienti.

Le livre italien dans le monde

ApprofondissementsEnquêtes

Technique et mélancolie. Vasco Graça Moura traducteur de Dante

Auteur: Clelia Bettini, Institut culturel italien de Lisbonne

Technique et mélancolie. Vasco Graça Moura traducteur de Dante

N’importe qui, au seuil du troisième millénaire, regardant par-dessus son épaule aurait fini par penser qu’au Portugal, Dante Alighieri n’avait pas rencontré l’intérêt des humanistes, des poètes et de lettrés. Peu de traductions, peu réussies d’ailleurs, de la Commedia, exception faite peut-être de celle portée à son terme par trois poètes: Fernanda Botelho, Sophia de Mello Breyner Andresen et Armindo Rodrigues, au milieu des années 1960. Cette situation reflète la difficile pénétration de l’œuvre de Dante dans la culture lusitanienne, aux antipodes de la fortune dont a joui, depuis le XVe siècle, l’œuvre de Pétrarque.  

Souvent il arrive que les grandes œuvres de la littérature mondiale, pour se faire connaître en traduction, demeurent dans l’attente de ce que les grecs appelaient kairòs, à savoir « le moment opportun », lequel procède de la rencontre favorable et simultanée de nombreuses variables, facilitée par un dieu qui porte ce nom. Dans le cas de la Commedia, il était nécessaire en premier lieu que celui qui désirait s’atteler à sa traduction en langue portugaise fût doté de cette particulière sensibilité musicale qui unit le rythme, la phonétique et la sémantique, caractéristique que, assurément, l’on retrouve principalement chez les poètes. Toutefois, il n’aurait pu s’agir que d’un poète d’une culture hors du commun, capable de cerner la composition complexe du poème de Dante, pétri de références aux disciplines les plus diverses du génie humain qui, d’ordinaire, donnent des sueurs froides aux jeunes étudiants qui s’aventurent pour la première fois dans la Selva Oscura, comme d’ailleurs au plus expert des « dantisti » lorsqu’il se heurte inévitablement à un passage tout aussi obscur. 

En outre, pour que le kairòs se révèle, ce poète aurait dû connaître de nombreuses langues et avoir une pratique de la traduction plus que solide afin de pouvoir accomplir une tâche aussi ardue. L’édition Bertrand (1995) des trois cantiques de la Commedia réunis en un seul et même volume bilingue d’une grande élégance est la preuve que ce « moment opportun » a également eu lieu en ce qui concerne la traduction portugaise du grand poème de Dante, œuvre de Vasco Graça Moura (1942-2014).

Vasco Graça Moura [VGM] était poète, romancier, essayiste et traducteur, mais aussi juriste et homme politique, une activité qu’il exerça avec la même passion et la même rigueur tout au long de sa vie. VGM est unanimement reconnu comme l’un des poètes parmi les plus importants du XXe siècle portugais. Sa trajectoire unique l’a vu partir de ses positions néo-surréalistes de jeunesse pour atteindre son propre langage poétique, fortement imprégné d’anciennes formes métriques-stylistiques dont il était un exégète et un connaisseur profond, un véritable homo europaeus plongeant ses racines dans la Renaissance. Parmi ses principales contributions critiques, il convient de mentionner les essais consacrés à Luís Vaz de Camões (Luís de Camões: Alguns Desafios en 1980; Camões e a Divina Proporção en 1985 ; Os Penhascos e a Serpente  en 1987), précurseurs de nouvelles perspectives importantes sur l’œuvre du plus important auteur portugais du XVIe siècle. VGM a traduit, en outre, le corpus complet des Sonnets de Shakespeare, les Élégies de Duino et les Sonnets à Orphée de Rilke, sans oublier Molière, Racine, Corneille, François Villon, Garcia Lorca, La Nova vita de Dante, (parue la même année que la Commedia) et, plus tard, les Triomphes de Pétrarque et les Rime. Pour ses traductions de Dante, il a reçu le Prix Pessoa en 1995 (la plus importante reconnaissance culturelle attribuée au Portugal) et en 1998 la Médaille d’or de la ville de Florence.

Avec Roman Jakobson, on peut dire que le noyau à partir duquel s’est développée la mesure exacte de la traduction de la Commedia par VGM réside essentiellement dans le fait d’en avoir saisi la « dominante », c’est-à-dire « the focusing component of a work of art: it rules, determines, and transforms the remaining components ». Et pour Jakobson, la « dominante » a pour rôle premier de garantir l’intégrité de toute la structure d’une œuvre d’art qui, dans le cas de l’œuvre monumentale de Dante, risque de s’effondrer lamentablement lorsqu’elle est placée entre les mains d’un traducteur qui ne sait pas comment la saisir. On se réfère ici à la forme poétique de la Commedia, c’est-à-dire à cet ensemble constitué par son tissu phonique, par le rythme variable de sa progression, marqué par ces tercets enchaînés qui accompagnent le lecteur à travers les trois longues étapes du voyage du poète florentin dans l’Au-de-là. VGM parvient à traduire avec une habileté extraordinaire. C’est le résultat d’une technique étonnante acquise par la pratique constante de la poésie, accompagnée d’une profonde connaissance non seulement des principales langues romanes, mais aussi du latin dont la langue vernaculaire de Dante, ainsi que le portugais de Camões, procèdent directement. Comme il l’explique lui-même dans l’essai introductif qui précède la traduction de la Commedia, il s’est engagé dans « un corps à corps » avec deux redoutables adversaires : la langue « d’accueil », comme il définit le portugais, et la langue de Dante, « configuration spécifique et concrétion littéraire du texte sur lequel on travaille », qui présente un tissu dense « de disciplines, de sources, d’informations différentes » dont la connaissance est nécessaire pour compléter l’interprétation, pour entrer dans « les veines du discours à traduire ». À travers le résultat auquel il parvient, au terme d’une haute lutte, VGM montre qu’il a perçu ce legame musaico (« lien poétique ») dont Dante lui-même parle dans le Convivio, la « dominante » de cette œuvre-monde, fondatrice pour la culture italienne et la culture occidentale en général, qu’est la Commedia. Et cette compréhension n’est possible que pour ces âmes « saturniennes » que les Muses aiment visiter, ce groupe de poètes et poétesses auquel VGM appartient sans aucun doute, et grâce à qui la beauté intact de ce legame continue d’être découverte et aimée, en ses transformations successives infinies, par de nouvelles lectrices et de nouveaux lecteurs. Parce que [] a palavra poética / ao fim de tudo, c’est uma / questão de técnica / e de melancholia.

Share: