La Revue Dessinée Italia. Entretien avec Massimo Colella
Auteur: Federica Malinverno
La Revue Dessinée Italia a été créée en 2021 s’inspirant du trimestriel français La Revue Dessinée. Massimo Colella, diplômé de l’Accademia di Comunicazione de Milan, en est le président. Il a commencé à travailler dans la publicité et en 2007 il a fondé La Bande Destinée, une agence de communication spécialisée dans la bande dessinée. Puis, pendant la pandémie il s’est lancé sur le projet de La Revue Dessinée Italia, convaincu qu’il manquait en Italie une véritable offre de « Graphic Journalism ».
Les créateurs de ce projet ont dû faire face à plusieurs défis, liés au manque de « capital humain » qui ne permet pas de participer à toutes les foires ou événements du secteur, ainsi qu’au positionnement en libraire, qui, étant la revue un objet hybride, est plutôt flou. En effet, « nous sommes une revue de bande dessinée, précise Colella, donc nous devrions aller dans le rayon bande dessinée, mais en Italie, à part Linus et quelques autres revues, il n’y a pas beaucoup de magazines de bande dessinée ».
Quant au contenu, dans chaque numéro de la revue, il y a au moins une histoire française. La Revue Dessinée (RD) « est un modèle pour nous, affirme Massimo Colella, même si l’approche du projet italien est « un peu plus légère, avec des enquêtes moins denses » afin d’habituer un public moins familier avec ce type de lecture.
Si la ligne éditoriale et l’indépendance éditoriale sont saluées par les abonnées, Massimo Colella est conscient que s’appuyer sur un éditeur plus grand permettrait une meilleure diffusion. Parmi les choix éthiques les plus courageux du projet, le président de la revue rappelle l’effort pour une rémunération équitable des auteurs et des autrices et le fait « de ne pas avoir de publicité et ne pas être sur Amazon ».
Un des objectifs de la revue est d’accroître sa présence dans les écoles et bibliothèques scolaires : « La nôtre est un peu une mission : nous essayons de contribuer à la diffusion de la bande dessinée en tant qu’outil pédagogique ». Mais les aides de la part du Gouvernement ne sont pas à l’a hauteur : « Il y a tant à faire et l’initiative ne viendra pas d’en haut. Elle doit certainement venir d’en bas ».
En analysant en parallèle les deux marchés, Colella affirme que « le marché italien de la bande dessinée a une vingtaine d’années de retard par rapport au français ». En effet, en Italie il n’y a pas d’aides publiques, contrairement aux subventions et dispositifs français, et il y a un manque de reconnaissance culturelle, car la bande dessinée est encore perçue comme un produit pour enfants.
De plus, le paysage de la bande dessinée en Italie est différent de celui de la France. Le « Graphic Journalism » est encore peu développé dans la péninsule, tandis que la croissance du marché repose essentiellement sur les mangas. En revanche, les meilleures ventes de bandes dessinées francophones incluent de nombreux titres de « Graphic Journalism », comme Le Monde sans fin (Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain, Dargaud, 2021) ou Capital et Idéologie (Claire Alet et Benjamin Adam, Le Seuil, 2022), qui atteignent des centaines de milliers d’exemplaires.
En Italie pendant la pandémie et les années suivantes il y a eu une explosion de la bande dessinée. Toutefois Colella ne pense pas que « le succès de quelques titres contribue à la croissance de l’ensemble du secteur ». Il estime que, contrairement à l’Italie, où le succès d’une bande dessinée repose souvent sur un nom emblématique (comme Gipi ou Zerocalcare), en France, c’est l’histoire qui prime. « En France, il n’y a pas de phénomènes de type Zerocalcare, mais il y a parfois des livres particuliers qui émergent. Par exemple, il y a quelques années, il y a eu le succès d’Algues Vertes, L’histoire Interdite (Inès Léraud, Pierre Van Hove, La Revue Dessinée, Delcourt, 2019) ». Autrement dit, « la force réside dans l’histoire, pas tellement dans le nom des auteurs ».
Il s’agit d’une approche que Colella voudrait répliquer, au moins dans ses lignes générales, aussi en Italie : « Pour moi, la solution consiste à se concentrer sur les histoires, sur les histoires fortes. Ensuite, il faut s’orienter vers des thèmes d’investigation et d’actualité ». En somme, « ces histoires doivent être conçues comme italiennes, sur des thèmes liés à la culture, à l’histoire et au territoire italiens ».
Depuis plusieurs années, des auteurs italiens comme Gipi, Manuele Fior, Lorenzo Mattotti, Piero Macola sont présents sur le marché français, apportant une approche esthétique plus variée. Par ailleurs, dans la plupart des cas, ils vivent en France. En général, Colella estime que la bande dessinée italienne se distingue de celle française par une plus grande liberté stylistique : « à mon avis, dans la bande dessinée italienne, le style est plus varié, l’identité de l’auteur plus marquée, alors que le modèle français me semble plus formaté ».
En France, le marché plus vaste permet aux grands éditeurs d’investir davantage dans de nouveaux auteurs, attirant ainsi de nombreux talents italiens. Mais le revers de la médaille est que le succès de certaines bandes dessinées, souvent en séries, peut freiner la carrière des auteurs, en les enfermant dans un genre qui se vend bien : « en France comme en Italie, lorsque les auteurs se spécialisent dans différents types de bande dessinée, comme la bande dessinée médiévale ou historique, ils ont du mal à se détacher de ce type de production et à faire autre chose. Et comme les séries marchent mieux en France qu’en Italie, ce phénomène y est plus marqué ».
Si en Italie le manque de moyens freine les investissements et les jeunes auteurs acceptent souvent des rémunérations très basses et des tirages limités, cette condition de précarité peut aussi les encourager à expérimenter plusieurs styles. Mais, en général, « le système étant bloqué, de nombreux dessinateurs choisissent de s’installer en France pour vivre de leur travail ».