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16 septembre 2026

Entretien avec Lorenzo Flabbi et Marco Federici Solari, fondateurs et responsables de la maison d’édition L’orma.

Auteur: Laura Pugno

Entretien avec Lorenzo Flabbi et Marco Federici Solari,  fondateurs et responsables de la maison d’édition L’orma.

newitalianbooks poursuit sa série d’entretiens consacrés aux maisons d’édition italiennes avec L’orma. Les fondateurs et éditeurs Lorenzo Flabbi, francophile, et Marco Federici Solari, germaniste, répondent à nos questions.

 

Comment décririez-vous l’identité de L’orma aux lecteurs et lectrices de newitalianbooks à l’étranger ? Quelles sont ses caractéristiques et ses points forts ?

Depuis sa création en 2012, L’orma s’est conçue comme une maison d’édition à vocation européenne. L’expression que nous avons le plus souvent utilisée pour nous définir est « nous apportons en Italie ce qui bouge en Europe », c’est-à-dire cette pluralité de voix, de formes et d’idées qui, à travers la littérature, restituent aux lecteurs et lectrices la complexité du réel et de l’expérience humaine.

Cette vocation s’est concrétisée dans le catalogue à partir de deux littératures qui en constituent la colonne vertébrale : la littérature française et la littérature allemande. Ce n’est pas un hasard : les deux fondateurs sont respectivement un spécialiste de la langue et de la littérature françaises et un germaniste, liés par une longue amitié et un parcours commun d’études en littératures comparées. L’orma est en effet née de la nécessité de transformer en un projet commun ce qui, jusqu’alors, avait été pour eux deux de la recherche, de l’enseignement, de la pratique de la traduction et une vie consacrée à la littérature. Ayant longtemps vécu à Paris et à Berlin, il était naturel de partir de ces deux grands creusets culturels : non pas pour délimiter un domaine de spécialité, mais pour tenter de raconter le monde à partir d’une expérience directe de ses langues et de ses cultures.

Notre première collection porte un nom emblématique, « Kreuzville », contraction de Kreuzberg, quartier berlinois, et de Belleville, quartier parisien : deux lieux symboliques de la stratification humaine et de l’effervescence culturelle contemporaine, fusionnés en un seul espace idéal avec l’ambition d’accueillir des livres capables de donner voix à l’imaginaire de la nouvelle Europe.

Une autre caractéristique distinctive de notre identité est la place centrale accordée au travail sur le texte, et en particulier à la traduction. L’Orma est également un atelier de traduction : chaque livre naît d’une confrontation étroite avec la langue, le rythme et le style, ainsi que d’une prise de responsabilité interprétative que nous considérons comme faisant partie intégrante du travail éditorial.

Au fil des ans, le projet s’est élargi. Depuis 2019, nous avons lancé la collection italienne « I Trabucchi ». Ce nom fait référence à un engin de pêche répandu le long de la côte adriatique : un dispositif qu’un seul homme ne peut manœuvrer et qui nécessite une communauté active. Cela nous semble être une bonne image du travail éditorial, compris comme un geste collectif qui jette ses filets dans les eaux de la littérature pour recueillir des voix et des histoires capables de saisir le monde d’un regard mobile, toujours en dialogue avec la République des Lettres européenne et internationale. Dans cette collection cohabitent des livres profondément ancrés dans le présent et d’autres qui renouent avec des courants du XXe siècle, avec l’idée de considérer notre époque comme un horizon ouvert. Nous ne nous occupons pas de littérature de genre. Notre genre, si l’on peut dire, c’est la littérature.

Si nous devions résumer nos points forts, nous dirions alors : une vocation européenne construite livre après livre ; un travail éditorial orienté vers le bien du texte ; et l’ambition de laisser une empreinte – l’« orma », justement – dans le paysage culturel italien.

 

Quels paris, littéraires ou non, ont le mieux fonctionné en Italie et, le cas échéant, dans d’autres pays, et pourquoi, selon vous ?

Le cas d’Annie Ernaux a été décisif pour nous. Lorsque Marco et Lorenzo ont commencé à concevoir L’orma, il était surprenant de constater que certains de ses livres les plus importants faisaient justement défaut en Italie. La publier a signifié assumer une responsabilité culturelle précise. Le succès de titres tels que Il posto, Gli anni, L’evento et d’autres, auquel s’est ajoutée par la suite la reconnaissance mondiale que constitue le prix Nobel, a montré que suivre la voie de la littérature – même lorsqu’il s’agit d’une écriture exigeante et radicale – peut même s’avérer payant en termes de ventes (phénomène loin d’être acquis), surtout lorsqu’elle touche un nœud du présent.

Un autre pari important a été celui des « Pacchetti ». Nous avons travaillé sur les classiques d’une manière qui s’éloigne de l’approche muséale, en inventant une nouvelle forme éditoriale : celle du recueil de lettres agile, iconoclaste et immédiatement reconnaissable, avec une jaquette qui permet de plier le livre et de l’envoyer par la poste. Cette solution, qui allie la qualité des textes à l’innovation de l’objet-livre, nous a permis de nous implanter dans les librairies de toute l’Italie dès nos débuts, et a démontré que même le canon peut être revisité sous de nouvelles formes sans perdre en rigueur.

Lorsque les Éditions L’orma, notre siège français, ont vu le jour en 2020, nous avons donné une continuité à cette vocation européenne dans un espace linguistique différent, tout en conservant une cohérence totale du projet. Dans ce nouveau contexte, nous avons transposé en France les « Pacchetti », rebaptisés « Les Plis ». Ils y ont rencontré un succès éditorial encore plus marquant qu’en Italie, confirmant ainsi la dimension pleinement européenne de notre projet culturel. Depuis 2023, cette démarche s’est élargie avec la création de la collection littéraire « Plurabelle », consacrée à la fiction.

Ces dernières années, une part importante de nos satisfactions est venue de la littérature italienne, à laquelle nous ne nous sommes ouverts, sur le plan éditorial, que dans un deuxième temps, après des années de confrontation avec les marchés internationaux. Nous avions, en vérité, eu une première expérience avec les quinze titres de la collection « fuoriformato », mais il s’agissait, à certains égards, d’un projet d’écrits irréductibles, s’adressant inévitablement aux bibliothèques et au monde universitaire. La collection « I Trabucchi » est certes une collection de recherche, mais elle entend également se confronter à l’arène littéraire contemporaine. Bien qu’elle soit encore très modeste – neuf titres pour un total de six auteurs et autrices –, elle a déjà obtenu des résultats prestigieux. En 2022, Il cannocchiale del tenente Dumont de Marino Magliani a figuré parmi les douze finalistes du Prix Strega, et cette année, il en a été de même pour Vedove di Camus d’Elena Rui, candidat ces jours-ci à la 80e édition du prix. Pour une collection aussi jeune et sélective, il s’agit d’un exploit surprenant. Au-delà des résultats, ces parcours confirment notre profonde conviction : il existe une place pour une offre littéraire italienne capable d’allier qualité formelle, force de vision et potentiel de diffusion, y compris à l’international, comme en témoignent les auteurs emblématiques de notre collection, tels que Gennaro Serio et Lucio Di Cicco.

En ce sens, le travail sur les auteurs et autrices italiens est devenu partie intégrante du projet L’orma.

Si nous devions identifier une raison commune à ces expériences, nous dirions qu’elle concerne le temps : nous avons cherché à travailler sur des livres qui exigent de la durée, et qui, précisément pour cette raison, parviennent parfois à trouver des lecteurs plus nombreux et plus fidèles qu’on ne pourrait le prévoir.

 

Entretien avec Lorenzo Flabbi et Marco Federici Solari,  fondateurs et responsables de la maison d’édition L’orma.
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