Les débuts d’Antonio Tabucchi : un entretien avec Thea Rimini
Auteur: Paolo Grossi
Un colloque international consacré aux « Débuts d’Antonio Tabucchi » s’est tenu du 24 au 25 mars 2026 à Liège, auquel ont participé de nombreux chercheurs italiens et étrangers. Nous en discutons avec la coordinatrice, Thea Rimini, professeure à l’université de Liège et spécialiste de l’œuvre de Tabucchi, dont elle a codirigé l’édition dans la collection des « Meridiani ».
Pourquoi un colloque sur les débuts d’Antonio Tabucchi ?
Quatorze ans après sa disparition, les premières œuvres de Tabucchi, celles écrites dans les années 1970, n’ont toujours pas fait l’objet d’une attention critique systématique, à l’exception, peut-être, de son premier roman Piazza d’Italia (1975). Et pourtant, ce sont des textes extrêmement riches, tantôt ironiques, tantôt plus sombres, qui contiennent en germe de nombreux éléments de la poétique du Tabucchi mature.
Situés en Toscane, ou plus précisément sur la côte proche du village natal de l’écrivain, Vecchiano, ces livres entremêlent histoire collective et histoires individuelles, et adoptent souvent le regard d’un enfant (pensons par exemple à Piccolo naviglio (1978)).
Entre les nouvelles, les romans et les expérimentations linguistiques (lje pense notammentes aux textes excentriques des Macchine probabili publiés dans la revue Il Caffè entre 1971 et 1972), ces débuts constituent une première phase d’une grande effervescence créative qui semble s’achever avec le tournant marqué par Gioco del rovescio (1981), tout en tenant compte de la nécessaire souplesse de toute périodisation.
Il s’agit d’œuvres qui s’inscrivent dans l’expérimentation littéraire de la seconde moitié du XXe siècle et dialoguent donc, peut-être de manière oblique ou à distance, avec les œuvres d’Elsa Morante, mais aussi avec la tradition du roman du Risorgimento. Elles prennent pour modèle linguistique l’expressionnisme d’un outsider de la tradition tel qu’Enrico Pea et se confrontent à la poésie portugaise (Pessoa bien sûr, mais aussi l’effervescence linguistique du surréalisme portugais).
Leurs œuvres de jeunesse sont par ailleurs des œuvres en constante évolution, car les archives d’Antonio Tabucchi – celles conservées à la BnF et celles de sa collection privée à Lisbonne – réservent sans cesse des surprises. Et après la publication posthume de son roman de jeunesse,
Lettres au capitaine Nemo, présenté pour la première fois dans la collection « Meridiani » en 2018 puis réédité en 2022 dans la collection « Oscar Cult », paraîtront, sous ma direction, en 2027 chez Feltrinelli le roman La bottega dei fischi, le véritable premier roman de Tabucchi, ainsi que les quatre premières nouvelles datant du milieu des années 1960. La chronologie des œuvres devra alors être entièrement revue.
Quels aspects des premières années de l’activité littéraire de l’écrivain ont fait l’objet d’une analyse de la part des chercheurs intervenus lors des journées d’étude de Liège ?
Pour aborder les œuvres de ses débuts, il a été décidé d’inviter à la fois des spécialistes de l’œuvre de Tabucchi (d’Anna Dolfi à Eleonora Conti, de Giorgio Luti à Riccardo Greco, de Paolo Di Paolo à Nicola Turi), des critiques et des historiens de la modernité littéraire (Matteo Di Gesù, Martin Rueff, Carlo Tirinanzi De Medici, Tiziano Toracca) ainsi que de jeunes chercheurs (Gaia Paniati). L’objectif était de créer un dialogue à plusieurs voix qui inscrive la recherche de Tabucchi dans un champ littéraire plus vaste, européen et non uniquement italien, tout en préservant la spécificité de la poétique de l’écrivain.
La veuve de Tabucchi et responsable des archives, Maria José de Lancastre, nous a fait l’honneur d’inaugurer le colloque en lisant quelques lettres privées dans lesquelles le jeune écrivain lui parlait de son intérêt pour la poésie, tant italienne que portugaise. Elle nous a également fait découvrir un poème narratif inédit, Le cheminot Schicchi, dans lequel Tabucchi se révèle déjà capable de condenser le sens d’une vie en quelques vers, en esquissant le portrait d’un personnage mélancolique et singulier, vaincu par la société mais fidèle à son âme rêveuse.
Les autres interventions ont été diverses et variées. Certaines se sont concentrées sur des thèmes présents dès les débuts de l’écrivain, comme celui de la nostalgie du possible — c’est-à-dire la nostalgie de ce que l’Italie aurait pu devenir et n’est pas devenue (Di Paolo) —, un sentiment qui accompagnera Tabucchi jusqu’à son dernier recueil de nouvelles, Le temps vieillit vite. Anna Dolfi, quant à elle, a identifié dans la forme expérimentale un élément structurant de l’écriture de Tabucchi, de Piazza d’Italia à Tristano muore, tout en soulignant toutefois la distance du jeune écrivain par rapport à la néo-avant-garde, comme en témoigne sa confiance dans la nouvelle alors même que l’on proclamait la mort du roman.
Dans une perspective plus historique et sociologique, Toracca et Tirinanzi De Medici ont proposé de replacer l’œuvre de jeunesse dans un contexte plus large. Tirinanzi De Medici a reconstitué le paysage littéraire des années 1970, entre tradition et expérimentation, entre discontinuités formelles et continuités thématiques ; tandis que Toracca a proposé pour ces œuvres la catégorie du « néomodernisme », en les inscrivant parmi les textes expérimentaux publiés entre la crise du néoréalisme dans les années 1950 et l’affirmation du postmodernisme à la fin des années 1970.
En suivant la géographie élargie de l’écriture de Tabucchi, Rueff a mis en évidence la nécessité, dans ce contexte italien, de prendre en compte l’apport de la littérature portugaise. Les débuts de Tabucchi sont en effet marqués par l’anthologie La parole interdite. Poètes surréalistes portugais (1971) : l’auteur, a souligné Rueff, commence à écrire à partir de « l’autre ».
Parmi les interventions consacrées à une œuvre unique, Piazza d’Italia a fait l’objet de plusieurs regards critiques : Di Gesù l’a inscrite dans la tradition du roman du Risorgimento, de Pirandello à Banti en passant par Maggiani ; Greco et Luti en ont étudié la dimension autobiographique et l’héritage de l’anarchisme toscan.
Il piccolo naviglio a ensuite été analysé par Conti sous l’angle des trauma studies et au regard de ses surprenantes affinités avec La Storia de Morante, tandis que Turi s’est concentré sur le fantôme du père dans les œuvres de Tabucchi, en accordant une attention particulière à Lettere a Capitano Nemo, dont il a suggéré une lecture psychanalytique.
Enfin, deux interventions ont présenté des textes inédits, clôturant ainsi le colloque sur une note d’ouverture. Il s’agit du roman La bottega dei fischi et des quatre premières nouvelles écrites en 1966. La jeune chercheuse Gaia Paniati s’est penchée sur le premier ouvrage, en présentant une comparaison entre les différentes versions dactylographiées conservées à la BnF. Pour ma part, j’ai analysé les nouvelles, en mettant en évidence des traits communs : la réflexion sur le langage, la dimension traumatique et le choix de l’existentialisme comme modèle.
De par la diversité et l’originalité des approches, les journées consacrées à Tabucchi à Liège ont été si intenses et riches que la publication des actes dans la revue Il romanzo est déjà prévue pour juin 2027.
Y a-t-il encore des textes inédits importants parmi les archives de Tabucchi conservées à Lisbonne ? Concernent-ils la période de ses débuts ou plutôt celle de sa maturité ? De nouvelles publications d’inédits sont-elles prévues prochainement ? Y a-t-il des projets en vue concernant la publication de la correspondance ?
Comme déjà annoncé, l’année 2027 verra la parution chez Feltrinelli de Bottega dei fischi e altre storie, mais les archives privées de Lisbonne continuent de réserver des surprises, comme le poème (et ce n’est pas le seul) lu par Maria José de Lancastre en ouverture du colloque.
Le travail sur la correspondance, conservée à la BnF, reste également à mener et permettrait de reconstituer un réseau dense de contacts et de médiations qui placent Tabucchi en dialogue avec les plus grands intellectuels et éditeurs de la seconde moitié du XXe siècle (et pas seulement italiens). En somme, le chantier Tabucchi vient tout juste de s’ouvrir.