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13 décembre 2021

Le livre italien en Allemagne et sa diffusion

Auteur:
Maria Giuliana, Universités de Halle et de Leipzig

S’aventurer dans le panorama de la littérature de narration et d’essai italienne, traduite en allemand, cela veut dire aussi et avant tout que l’on se doit d’évoquer certaines considérations en rapport avec les excellentes politiques de soutien à la lecture et à l’édition en Allemagne. Le panel des initiatives en faveur de la promotion de la lecture y est, en effet, particulièrement riche: des deux principaux salons du livre allemand de Leipzig et Francfort à toutes les manifestations mises sur pied pour former et éduquer à la lecture les plus jeunes, jusqu’aux subventions – substantielles – pour les traductions. 

Alors que je réfléchissais et prenais des notes pour écrire cet article, mourrait au cœur de l’été une des plus grandes figures du monde de la culture, de l’édition et de la littérature italienne, Roberto Calasso. Pour le public des lecteurs son nom est immanquablement lié aux choix éditoriaux et à la qualité de la maison d’édition Adelphi, qu’il dirigeait depuis 1971. Calasso a été beaucoup traduit en allemand pour un public cultivé. La dernière traduction éditée par Suhrkamp, Der himmlische Jäger remonte en 2020. Mais on doit à Calasso et à Adelphi la publication de grands classiques et non des moindres comme Leonardo Sciascia, dont on fête cette année le centenaire de la naissance et dont les traductions trouvent toujours une place de choix sur le marché du livre allemand. Ce ne sont pas moins de deux nouvelles publications, en effet, qui ont rendu hommage au grand écrivain sicilien en Allemagne à l’occasion de ce centenaire : la première, Einmal in Sizilien, traduite par Sigrid Vagt chez Wagenbach (Berlin), maison d’édition qui peut s’enorgueillir d’une riche tradition éditoriale de littérature italienne et qui publie les traductions d’auteurs comme Beppe Fenoglio, Giorgio Manganelli, Pier Paolo Pasolini, Luigi Malerba, Carlo Emilio Gadda, Natalia Ginzburg, Stefano Benni, Tiziano Scarpa ; la seconde, Ein Sizilianer von festen Prinzipien, dont le titre judicieusement trouvé par l’éditeur fait écho aux « hommes d’opinion tenace » comme les définissait Sciascia, réunit deux importants essais historiques de l’écrivain sicilien, Morte dell’Inquisitore et L’uomo dal Passamontagna (Tod des Inquisitors et Der Mann mit der Stummmaske). Monika Lustig les a traduits pour la première fois en allemand et les a publiés dans sa propre maison d’édition, Edition Converso, avec une présentation de Maike Albath. C’est véritablement remarquable qu’une petite maison d’édition comme Edition Converso parvienne à publier pour le marché allemand ces dernières années non seulement Sciascia (2021) mais aussi Maria Attanasio (2021), Enrico Deaglio ou Santo Piazzese (2019) qui ne sont pas à proprement parler des « auteurs de gare ». 

Parmi les maisons d’édition d’excellence jouant le rôle de « pont entre deux cultures », le nom de Ballesi-Hansen sort du lot. Ce dernier a enseigné comme professeur de langue et de culture italienne à l’Université de Fribourg avant de créer nonsoloverlag qui publie exclusivement des livres d’auteurs italiens contemporains. Son engagement lui a valu de recevoir le Prix National pour la Traduction 2020, une récompense prestigieuse pour la traduction d’œuvres littéraires. Grâce à nonsoloverlag de jeunes auteurs italiens, pour la plupart inconnus en Allemagne, ont la possibilité de s’adresser à un public de lecteurs germanophones : Paolo Di Paolo, Simone Giorgi, Gabriella Kuruvilla, Gaia Manzini, Ludovica Medaglia, Demetrio Paolin, Anna Pavignano, Igiaba Scego, Simona Sparaco, Nadia Terranova, traduits par Christiane Burkhardt, Ragni Maria Gschwend, Ruth Mader-Koltay. 

Malheureusement Ragni Maria Gschwend nous a quitté elle aussi cet été à l’âge de 85 ans. Traductrice « historique » de la littérature italienne, plusieurs fois récompensée, on lui doit d’avoir traduit en allemand Carlo Emilio Gadda, Claudio Magris, Italo Svevo et Elsa Morante

En parcourant les statistiques pour l’année 2020 du Börsenverein des deutschen Buchhandels (l’association allemandes des éditeurs et des libraires) qui concernent les traductions des langues étrangères en allemand, on s’aperçoit que la langue italienne représente seulement 2,4% des traductions en allemand, loin derrière la langue française (10,6%), mais à quasi-parité avec la langue suédoise (2,3%) et plus que la langue espagnole (1,8%), russe (0,8%) ou norvégienne (0,6%), la langue anglaise se taillant encore et toujours la part du lion (63,1%), reléguant les autres langues à une distance colossale. Si l’on regarde dans le détail quels auteurs italiens ont été le plus traduits en allemand lors de la dernière décennie, on constate avec satisfaction qu’au-delà des noms qui sont aujourd’hui familiers auprès du lecteur allemand (Saviano, Camilleri ou Elena Ferrante) on trouve aussi une liste bien fournie dont Ammaniti, Avallone, Benni, Carofiglio, La Gioia, Maraini, Cognetti, De Luca, Di Pietrantonio, Janeczek, Melandri, Murgia, Parrella, Rovelli, Rumiz, Bajani, Terranova, des auteurs de « polars » comme Roversi, De Cataldo et De Giovanni (les allemands raffolent des krimis, même italiens). 

Quels sont les canaux à travers lesquels la littérature italienne traduite est la plus diffusée en Allemagne, celle des nouveaux livres et des nouveaux auteurs ? Assurément les Instituts Italiens de la Culture (Berlin, Hambourg, Cologne, Munich, Stuttgart) jouent un grand rôle. Durant ces deux dernières années, malgré la pandémie, ils sont parvenus à maintenir leur programmation avec une offre diverse et variée de rencontres avec les auteurs et de présentations de livres, dont certaines en direct sur internet. Les Instituts consacrent en outre une partie non négligeable de leur programme aux figures de proue de la littérature italienne contemporaine, surtout à celles récemment traduites en allemand. On y accorde également beaucoup d’intérêt aux graphic novels italiennes et aux livres pour enfants. Les plus importants prix littéraires italiens, comme le Prix Strega et le Prix Campiello, y jouissent d’une grande considération. Les Instituts collaborent aussi avec les nombreuses associations culturelles germano-italiennes présentes dans les différents Länder ; ils assurent la promotion de festivals littéraires comme le ILfest de Munich qui est consacré entièrement à la littérature italienne en Allemagne, ou bien ils collaborent, comme c’est le cas à Berlin, à de nombreux salons littéraires en proposant des sections de publications entièrement italiennes. Enfin, la collaboration des Instituts culturels italiens avec les Universités et les départements de langue italienne est également particulièrement fructueuse et ce, à travers le financement de programmes et de projets pour la diffusion de la littérature de la péninsule.

Les Literaturhaus (ou Maisons de la Littérature) proposent fréquemment des rencontres avec des auteurs italiens et des présentations de livres. Ils font figure de véritables pôles de diffusion sur le territoire pour le public des lecteurs allemands passionnés de culture italienne. 

Les deux filons qui depuis toujours attirent et passionnent le lecteur allemand sont ceux de la gastronomie et du tourisme. Le marché éditorial et les librairies regorgent de publications qui traitent de la culture gastronomique italienne, du « boire et manger » à l’italienne, du made in Italy, des recettes des cuisines régionales italiennes, œuvres aussi bien d’auteurs allemands que de traductions d’auteurs italiens. Parmi ces auteurs, l’un des plus populaires est l’écrivain « oenogastronomique » Peter Peters, qui depuis des années à travers ses articles du Frankfurter Allgemeine Zeitung et ses nombreux livres, dévoile au lecteur allemand l’histoire et les délices de la cuisine italienne. Signalons le succès remarquable l’année dernière (2020) de la traduction du livre d’un historien italien de l’alimentation, Massimo Montanari : Spaghetti al pomodoro: Kurze Geschichte eines Mythos, traduction allemande par Victoria Lorini de l’original Il mito delle origini. Breve storia degli spaghetti al pomodoro.

L’espace de cet article ne suffirait pas à rendre compte des publications sur l’Italie comme destination touristique, Il Bel Paese, le Sehnsuchtsland de Goethe, ne lasse pas le voyageur allemand qui devient lecteur. Les vitrines des librairies regorgent de publications de la série Eine literarische Einladung (Une invitation littéraire) de l’éditeur historique indépendant Klaus Wagebach qui racontent qui Naples, l’autre Venise, Palerme, Gênes ou Florence et les régions italiennes, comme les Pouilles, la Basilicate etc. Klaus Wagenbach, grand connaisseur et passionné de l’Italie depuis plus de 50 ans, a visité le pays et sa littérature. Il en est résulté le livre Mein Italien kreuz und quer (Mon Italie en long et en large), véritable déclaration d’amour sous toutes ses formes : des écrivains italiens racontent leur pays, leurs villes et leurs paysages, leurs coutumes et traditions, les habitants de leur pays et bien plus encore.

Comme la vision du monde serait petite et restreinte sans les traducteurs, comme nous le rappelle heureusement chaque année la Saint Jérôme, fête des traducteurs et journée mondiale de la traduction, à laquelle l’Institut culturel italien de Berlin consacrera un évènement annuel à partir de 2021 : Conversare con la seconda voce. La première rencontre verra l’auteur Claudio Magris en conversation avec sa traductrice Anna Leube. Verena von Koskull (prix de la meilleure traduction), Friederike Hausmann (prix pour l’ensemble de sa carrière) et Carola Köhler (prix débutant) ont été récompensées pour le prix de traduction italien-allemand 2020, décerné tous les deux ans.

Un événement à ne pas manquer sera sans aucun doute la Foire internationale du livre de Francfort de 2024, dont l’Italie sera l’invitée d’honneur. Il existe tellement de maisons d’édition allemandes qui publient des traductions italiennes. En plus de celles déjà mentionnés, parmi tant d’autres, il faut citer Hanser, Piper, Ravensburger, Rowohlt, Berlin, btb, Rotpunkt, Klett – Cotta, Aufbau, Kindler, Bertelsmann, Eulenspiegel, Thiele, Fischer.

Les allemands sont des lecteurs assidus et attentifs, 21 millions de personnes de plus de 14 ans déclaraient en 2020 consulter un livre (imprimé ou numérique) quotidiennement ou, au moins, trois à quatre fois par semaine. Parmi ceux-ci, beaucoup aiment l’italien. La passion culturelle entre l’Italie et l’Allemagne est bien plus ancienne que nos frontières.