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22 juillet 2026

Entretien avec Maike Albath, critique littéraire et spécialiste de littérature italienne

Auteur: Maria Carolina Foi, Università degli Studi di Trieste

Entretien avec Maike Albath, critique littéraire et spécialiste de littérature italienne

Critique littéraire, journaliste, autrice : Maike Albath est l’une des plumes les plus appréciées des médias culturels allemands. Collaboratrice de longue date du quotidien Süddeutsche Zeitung et de l’hebdomadaire Die Zeit, elle intervient sur Deutschlandfun Kultur, la chaîne de la radio publique. Du Deutscher Buchpreis au Leipziger Buchpreis, elle a siégé au sein des jurys des prix les plus prestigieux. Elle est membre du jury du prix italo-allemand Mazzucchetti-Gschwend, qui récompense la traduction littéraire entre ces deux langues. Maike Albath est sans aucun doute la figure la plus « italienne » de la critique littéraire allemande, une observatrice très attentive et engagée qui, depuis plus de trente ans, fait connaître notre littérature au-delà des Alpes. Ses essais sur les topographies littéraires italiennes du XXe siècle en témoignent également. En 2024, lors de la Foire du livre de Francfort, elle a animé de nombreux débats réunissant des écrivaines et écrivains italiens. C’est aussi pour cette raison qu’elle est l’interlocutrice idéale pour une conversation à tous les niveaux sur le roman italien dans le monde germanophone au cours de ce premier quart du XXIe siècle.

 

Je trouve très intéressant qu’il y ait toujours eu des discontinuités dans la perception de la littérature italienne en Allemagne. Une première césure – que j’ai perçue dès mes années d’étudiante – je la situerais dans les années 1980. Après la réception de Calvino et, avant cela, de Pavese et Moravia, la traduction de Il nome della rosa d’Umberto Eco est parue en 1982, et ce fut là – je crois – un nouveau départ.

Le roman d’Eco est sorti presque en même temps que Danubio de Claudio Magris, qui a lui-même suscité l’intérêt pour de nouveaux registres d’écriture. Dans la foulée, Daniele Del Giudice, Antonio Tabucchi et Andrea de Carlo ont ensuite été traduits, tous avec un large retentissement. En 1988, la Foire du livre de Francfort a inauguré le format du « pays invité d’honneur » en invitant l’Italie, qui est alors non seulement devenue très en vogue, mais a également occupé une place de premier plan dans le paysage littéraire en général. Ce rôle s’est ensuite relativisé – c’est du moins mon impression – pour réapparaître plus tard avec les romans d’Elena Ferrante. Peut-être qu’une tendance féminine se dessinait déjà dans les années 70, 80 et 90 ; je pense aux succès de Susanna Tamaro, Dacia Maraini et Fabrizia Ramondino. Les livres de Ramondino se sont vendus à un nombre d’exemplaires aujourd’hui inimaginable. Sans parler de Natalia Ginzburg, qui est toutefois toujours restée présente, contrairement à Ramondino, aujourd’hui totalement tombée dans l’oubli. Mais ces dernières années, suivant une évolution cyclique, le phénomène Ferrante a été déterminant. Arrivé tardivement en Allemagne via les États-Unis en 2016, le grand succès de Ferrante ravive la curiosité pour l’Italie et ouvre la voie à la découverte d’autrices très différentes telles que Francesca Melandri ou Giulia Caminito. En 2024, la participation de l’Italie en tant qu’invitée d’honneur à la Foire du livre de Francfort permet donc de faire connaître dans son ensemble toute une nouvelle génération. Le terrain avait déjà été préparé, et les maisons d’édition allemandes se mettent en quête de nouveaux titres intéressants, comme l’a fait, par exemple, Piper Verlag avec le premier roman de Ginevra Lamberti.

 

Comment expliquer le cas de Melandri qui, avec Sangue giusto, resté plusieurs semaines dans le classement des best-sellers, s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires en Allemagne ?

Un cas très intéressant dans le sillage du phénomène Ferrante : j’ai l’impression que Melandri, en tant que voix italienne, est même plus présente chez nous, en Allemagne, qu’elle ne l’est dans son pays d’origine. Son dernier roman, Piedi freddi, a lui aussi reçu un excellent accueil.

Ce succès s’explique sans doute aussi par le vif intérêt des lecteurs allemands pour l’histoire. Dans leur perception de la littérature italienne, et de la littérature en général, le public allemand nourrit un intérêt très vif pour la Seconde Guerre mondiale, pour les bouleversements et les catastrophes qui se sont également produits dans d’autres pays. Peut-être parce que cela peut procurer un certain soulagement de replacer l’histoire allemande dans un contexte plus large, de constater que des atrocités horribles ont également été commises ailleurs.

 

En ce qui concerne l’imbrication des destins allemands et italiens au XXe siècle, comment les romans d’Antonio Scurati consacrés à Mussolini ont-ils été accueillis en Allemagne ?

Avec un grand intérêt, mais pas comparable à celui accordé à Melandri. Je pense que Melandri a connu un succès aussi extraordinaire parce qu’elle a écrit un véritable roman, comportant quelques traits autobiographiques, mais fictif. Sangue giusto (Alle außer mir, trad. allemande par E. Hansen, Wagenbach, 2018) est une histoire grandiose sur le présent italien et sur la manière d’affronter le passé, notamment à travers la confrontation avec ses propres parents. Le vide, la lacune dans l’histoire de sa propre famille, la difficulté de remonter dans le passé et de faire la lumière sur le passé sont des thèmes qui touchent également beaucoup en Allemagne ; je pense au tout dernier roman de Judith Hermann (Ich möchte zurückgehen in der Zeit, S. Fischer, 2026). Ce sont des questions centrales pour Melandri, mais pas pour Scurati, qui vise plutôt une réécriture de l’histoire, sans aucun doute fondée et nécessaire. Dans son cas, cependant, il me semble que les détails prennent le dessus, que l’ensemble soit vraiment trop monumental pour captiver le public allemand. Les cinq M de Scurati ont tous été traduits et chroniqués, mais à l’exception de quelques lecteurs portant un intérêt particulier à ces événements, je ne pense pas que l’on puisse parler d’un succès éditorial.

 

La littérature féminine et l’intérêt pour l’histoire : sont-ce là les thèmes qui définissent aujourd’hui le « canon italien » du public allemand ?

Certaines maisons d’édition s’efforcent vivement de proposer un nouveau canon. Wagenbach s’y emploie résolument. À ses débuts, elle avait promu l’avant-garde, des textes pas vraiment populaires, en publiant Manganelli, le Groupe ’63, Malerba, puis Cavazzoni et Celati – il est admirable de voir à quel point elle est restée fidèle à cette ligne éditoriale. Ces dernières années, Wagenbach a connu un immense succès avec Michela Murgia. Et c’est là qu’interviennent différents facteurs, comme la prédilection pour certains phénomènes régionaux de la littérature italienne que les Allemands apprécient beaucoup. Accabadora (traduction allemande de J. Brandestini, Wagenbach, 2010) a été très bien accueilli. Le cas de Donatella Di Pietrantonio est similaire : ce sont des voix qui exercent un grand attrait car elles représentent une image de l’Italie qui peut, à son tour, coïncider avec la nostalgie particulière des Allemands pour le Bel Paese. Personnellement, je m’intéresse également beaucoup aux romans qui rompent avec ce mode de réception et montrent la face sombre, impitoyable, ainsi que le coût social à payer lorsque des structures semi-criminelles s’infiltrent dans la société. Avec Gli affamati (Die Hungrigen, trad. par M. Hallmannsecker, Rauch, 2022), Mattia Insolia a situé dans sa Sicile un livre très dur, qui aborde notamment la brutalité au sein de la famille. Je considère également Bambino de Marco Balzano (traduction allemande par P. Klöss, Diogenes, 2026) comme une œuvre originale. Lors d’une récente émission de radio consacrée au fascisme dans la littérature, je l’ai mis en parallèle avec les M de Scurati. Se déroulant à Trieste, c’est un roman sur le fascisme que Balzano raconte du point de vue du coupable. Un ouvrage fluide d’un écrivain déjà apprécié pour son roman sur le Haut-Adige, Io resto qui (Ich bleibe hier, trad. P. Klöss, Diogenes, 2024).

 

Le terme « régional » semble souvent se référer uniquement au Sud. Le Nord, par exemple la Vénétie, avec un auteur comme Vitaliano Trevisan, reste plutôt ignoré.

C’est vrai, il y a une lacune ; je pense également à Michele Mari. C’est souvent le cas avec la littérature traduite : l’auteur et son œuvre font leur entrée, comme une seconde voix, dans un système littéraire différent qui s’en empare en fonction de son horizon d’attente. En Allemagne, la nostalgie goethienne du pays où fleurissent les citronniers est toujours d’actualité. Mais la stratégie commerciale des éditeurs joue également un rôle important. Pour imposer des figures telles que Trevisan ou Mari, il faut l’engagement d’une maison d’édition bien établie, prête à investir massivement, à commencer par une bonne traduction. Et puis, l’auteur doit être mis en avant et soutenu sur la durée. Ce n’est pas une mince affaire lorsque, comme aujourd’hui, la qualité littéraire en soi semble moins appréciée. Et c’est une entreprise encore plus ardue lorsqu’un livre et son auteur ne correspondent pas aux attentes qui – je le dis sans détour – se résument au folklore, à la mandoline, à la pizza, au soleil et au Sud. Cela explique également le succès de Ferrante, qui raconte certes l’histoire de la société italienne, mais dans le Sud, et aborde des thèmes tels que la famille et les relations conflictuelles en son sein, qui continuent d’être associés à une certaine image de l’Italie.

 

Quelques exemples de livres italiens remarquables parus en allemand, mais étrangers à la nostalgie allemande typique ?

J’ai beaucoup aimé le roman de Chiara Valerio Chi dice e chi tace (Sellerio, 2024), mais je crains que ses autres romans ne soient pas très bien compris ici. Il tempo materiale (Die Glasfresser, trad. U. Hartmann, Deutsche Verlags-Anstalt, 2011) de Giorgio Vasta, un ouvrage très original sur les années 70, constitue un autre exemple significatif. Trois enfants de onze ans à Palerme fondent une cellule terroriste simplement parce que la terreur – les Brigades rouges et l’enlèvement de Moro – est dans l’air. Il aurait mérité un accueil remarquable. Je pense ensuite aux romans de Domenico Starnone – Lacci est un véritable cadeau pour le lecteur. Des livres d’une grande finesse, avec ce petit plus qui fait la différence, que Wagenbach a désormais raison de publier dans l’excellente traduction de Martin Hallmannsecker. Souvent, des classiques comme Cristo si è fermato a Eboli de Carlo Levi connaissent également le succès. Inimaginable, toujours de Levi, le succès de son voyage en Allemagne (Die doppelte Nacht. Eine Deutschlandreise im Jahr 1958, trad. en allemand par M. Hallmannsecker, Ch. Beck, 2025) : il est entré dans la liste des best-sellers après que Gustav Seibt l’eut cité à Noël parmi ses livres préférés. La nouvelle traduction de La Storia d’Elsa Morante (traduite en allemand par M. Pflug et K. Ruschkowski, Wagenbach, 2024) a également été bien accueillie. Mais parfois, l’engagement ne suffit pas : malgré une édition et une traduction excellentes, la remarquable Dolores Prato, avec Giù la piazza non c’è nessuno (Unten auf dem Platz ist niemand, trad. en allemand par A. Leube, Hanser, 2024), n’a pas reçu l’accueil qu’elle méritait. Et pourtant, cet ouvrage aurait très bien pu s’inscrire dans la redécouverte d’écrivaines italiennes du XXe siècle telles que Goliarda Sapienza ou Alba De Céspedes. Le Quaderno proibito (Das verbotene Notizbuch, trad. en allemand par V.v. Koskull, Insel, 2021) de De Céspedes est un magnifique roman court. Dans le cas de certaines redécouvertes, il s’agit d’un phénomène de mode qui nous vient des États-Unis et dont le vecteur est toujours Ann Goldstein, la traductrice en anglais de Ferrante. En Allemagne, Ortese et De Céspedes n’ont jamais été totalement absentes ; pour certaines maisons d’édition, il s’agit simplement de procéder à une remise au goût du jour.

 

Existe-t-il aujourd’hui des affinités entre la fiction contemporaine italienne et allemande ?

L’autofiction est véritablement transversale, d’autant plus si l’on prend l’exemple d’Emmanuel Carrère en France. En Italie, je pense à Città sommersa (2020) (Als mein Vater in den Straßen von Turin verschwand, trad. J. Schönherr, KiWi, 2024) de Marta Barone, qui raconte à la fois son histoire et celle de son père, passée sous silence au sein de la famille. Chez nous, Judith Hermann explore le passé de son grand-père, membre de la SS dans la Pologne occupée ; Daniela Dröscher (Lügen über meine Mutter, KiWi, 2022) revient sur sa relation avec sa mère. Christian Baron, qui peut rappeler Édouard Louis, aborde ses origines issues d’une famille du sous-prolétariat, thème important de la classe sociale. Il existe en effet de nombreux parallèles dans ce type de recherche et de réflexion sur la manière dont on peut raconter de telles expériences et sur leur poids dans sa propre existence.

 

Et les différences, les ruptures ?

Je constate qu’en Allemagne, il existe encore un lien fort avec la tradition, une confrontation intense avec la littérature classique, y compris internationale, et pas seulement allemande – il suffit de penser à Ingo Schulze. En ce qui concerne l’Italie, j’ai l’impression que, chez la jeune génération, le lien avec la tradition littéraire s’est rompu, comme si Ortese, Moravia ou Calvino n’étaient plus lus, pas même Primo Levi. Il ne fait aucun doute que l’on trouve également en allemand des romans écrits avec des moyens littéraires modestes. En Italie, on trouve une sorte de fiction naïve, je dirais simple, très sympathique, mais dépourvue d’une véritable importance littéraire, écrite sans aucun lien avec une tradition. Parfois, cela se lit comme un scénario de télévision.

 

Dans l’édition germanophone, on est frappé par le nombre et la qualité des romans qui trouvent leur raison d’être, leur contexte réel ou imaginaire, dans un « ailleurs », souvent en Europe de l’Est. Des romans que l’on ne peut réduire à la catégorie, par ailleurs très controversée, de la littérature post-migratoire.

Il est vrai qu’il s’agit d’un phénomène très marqué en Allemagne. Un exemple récent : Sabrina Janesch (Sibir, Rowohlt, 2024) a raconté une histoire hors du commun : elle se déroule à Celle, en Basse-Saxe, où elle a grandi, mais aussi en Sibérie, où son père avait été interné pendant la Seconde Guerre mondiale. Et comment ne pas évoquer Emine Sevgi Özdamar et son dernier, magnifique roman Ein von Schatten begrenzter Raum (Suhrkamp, 2021). Terézia Mora est elle aussi toujours formidable ; dans son allemand, toute sa littérature hongroise résonne. Dans ce domaine, et de plus en plus au cours des dix dernières années, je pense que la littérature germanophone a beaucoup à dire.

 

Dionisotti nous a fait comprendre que la littérature italienne est polycentrique et qu’elle se lit mieux dans l’espace que dans le temps. Les essais d’Albath se concentrent sur des topographies bien précises : Trauer und Licht. Lampedusa, Sciascia, Camilleri und die Literatur Siziliens (2019) ; Rom. Träume. Moravia, Pasolini, Gadda und die Zeit der dolce Vita (2013). Le plus récent, Bitteres Blau. Neapel und seine Gesichter (2024), a été sélectionné parmi les finalistes de la catégorie « essais » pour le Prix du livre de Leipzig 2024. Le premier, en 2010, était Der Geist von Turin. Pavese, Ginzburg, Einaudi und die Wiedergeburt Italiens nach 1943. Pourquoi ce choix ?

Pour des raisons presque exclusivement autobiographiques : Turin a été la première ville italienne que j’ai découverte à l’âge de dix-huit ans. J’ai été très frappé par la coexistence, en un même lieu, de l’industrie et de l’avant-garde culturelle, d’une ville ouvrière et du monde de l’édition, ainsi que par les frictions réciproques qui en découlent indirectement. Et cela a constitué un projet d’avenir, quelque chose qui m’a toujours attiré en Italie. L’Italie possède des traits propres très marqués ; c’est un pays composé de nombreuses régions différentes, aux traditions – y compris littéraires – variées : une richesse immense. Et l’on perçoit toujours une interaction particulière entre une géographie donnée, faite d’expériences sociales, politiques et historiques, et une littérature suprarégionale, pour ainsi dire « haute ». En Allemagne, pour de nombreuses raisons, un phénomène similaire n’existe pas. Cette richesse des différences et la manière dont la littérature sait l’exprimer, même après m’en être occupée pendant si longtemps, continuent de me fasciner, et cela reste toujours une grande joie.

 

Entretien avec Maike Albath, critique littéraire et spécialiste de littérature italienne
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